Pour l'essentiel épargnées par le conflit des intermittents, les Rencontres de la photographie d'Arles proposent jusqu'à la fin de l'été une belle multiplicité d'expositions. Les plus étonnantes d'entre elles ont pris place dans un lieu inédit, lui-même surprenant. Edifiés au milieu du XIXe siècle, laissés à l'abandon en 1985, les anciens ateliers de la SNCF pourraient un jour se métamorphoser en un pôle international de la photo, lequel grouperait l'Ecole française de photographie, des entreprises spécialisées, des lieux d'exposition, une bibliothèque, ainsi que les Rencontres elles-mêmes.

Au vu de l'état des finances locales et de la fragilité des équilibres politiques de la région, il y a encore loin de la coupe aux lèvres. Mais les prémices de ce destin, telles qu'offertes cet été dans les ateliers de briques et de fer, apparaissent comme prometteuses. La photographie chinoise contemporaine, en particulier, trouve des espaces à sa démesure.

Les responsables de la manifestation arlésienne, qui en est à sa 34e édition, se sont rendus au Festival photographique de Pingyao, à 700 km au sud de Pékin. «Je suis sûr que ce festival jouera le même rôle pour la photo chinoise que celui de Bamako pour la photo africaine: un rôle de catalyse, de reconnaissance internationale», note François Hebel, le directeur des Rencontres d'Arles. Pour celui-ci, il est rare d'assister en direct, pour ainsi dire, à l'émergence de phénomènes massifs dans l'histoire de la photographie. Les derniers exemples notables, selon François Hebel, seraient l'humanisme français de l'après-guerre (Doisneau, pour n'en nommer qu'un représentant illustre), la photo sociale britannique de l'ère Thatcher (Martin Parr), ainsi que l'école allemande qui a germé du sillon des Becher (Andreas Gursky).

En phase avec l'évolution radicale de la société chinoise, une génération de photographes bousculent les codes de leur moyen d'expression pour tenter de créer un langage neuf, insolent. Assiste-t-on pour autant à l'émergence d'un genre photographique, comme le suggèrent les Rencontres d'Arles? S'il est encore trop tôt pour le dire, la manière dont ces artistes métabolisent leur propre histoire pour vivifier la photo actuelle est enthousiasmante. Plus politisés, moins égocentriques que leurs homologues occidentaux, ces créateurs interrogent des thèmes précis. Comme l'environnement urbain, aujourd'hui bouleversé, la famille, naguère fragilisée par la révolution culturelle, ou encore le culte du corps et la société de consommation.

Très à l'aise avec les technologies numériques de l'image, audacieuse, cette nouvelle vague photographique est mise en valeur par les locaux post-industriels de la SNCF. Long de 42 mètres, le «Registre de famille» du couple d'artistes Shao Yinong et Mu Chen s'inspire d'une tradition ancestrale. Celle-ci, réduite à néant par la révolution de 1949, consistait à transmettre de génération en génération un rouleau généalogique sous la forme d'un long poème. Les deux artistes ont traversé toute la Chine pour tirer le portrait des membres proches ou éloignés de leur famille; chaque image a le même cadrage, la même lumière et les modèles ont la même posture. Ils ont également tous revêtu la veste traditionnelle des années 60 sur leurs habits de tous les jours, subversion qui donne une unité supplémentaire aux photos mises bout à bout. Grâce à l'informatique, le couple Shao Yinong et Mu Chen a également composé de grands tableaux photographiques où de jeunes enfants posent nus devant les symboles du pouvoir à Pékin. Les images ont été prises en noir & blanc, puis coloriées à la main pour évoquer les anciennes cartes postales «officielles». Autant dire une manière spectaculaire de récuser le poids de l'histoire…

Tout aussi effronté, et habile avec ses logiciels, Hong Hao ironise sur le monde des affaires et le tourisme dans son pays. Perruque blonde, faux yeux bleus, il se met lui-même en scène dans des poses avantageuses, au volant d'une voiture de sport ou au bord d'une piscine, téléphone portable à l'oreille. Hong Hao s'improvise guide pour se glisser parmi des groupes de voyageurs dans les hauts lieux touristiques de son pays. La suggestion implicite du décalage entre les deux mondes, la Chine et l'Occident, est savoureuse autant que bien vue.

D'autres photographes chinois abordent de manière originale les débats mondialisés, à l'exemple de Xing Danwen, qui évoquent les enjeux liés au clonage humain dans une usine de jouets. Et ainsi de suite, avec la même liberté de ton et la même énergie créatrice, en une dizaine de haltes réparties dans les anciens ateliers ferroviaires. Spectaculaire.

Rencontres de la photographie d'Arles. Expositions aux ateliers SNCF jusqu'au 12 octobre. Rens: www.rip-arles.org