Aller au contenu principal
Encore 1/5 articles gratuits à lire
Jérôme Ferrari.
© Patrice Normand/Opale/Leemage

Livres

Quand la photographie danse avec la mort

Prix Goncourt 2012 pour «Le sermon sur la chute de Rome», Jérôme Ferrari raconte, à travers les yeux d’un prêtre pleurant sa nièce défunte, la Corse des années de plomb, la Yougoslavie à feu et à sang, les exécutions staliniennes à travers le prisme déroutant de la photographie

On devrait toujours se méfier d’un lever de soleil, surtout lorsqu’on conduit à l’aube sur une petite route corse bordée d’une falaise et qu’on n’a pas dormi de la nuit. Pour s’être laissée éblouir un instant, Antonia, photographe de métier, a rejoint l’obscurité éternelle. Le prêtre qui procédera aux funérailles de la jeune femme est son oncle et parrain, on dira presque son père spirituel, dans la vie comme pour son dernier voyage.

C’est cet homme, aujourd’hui dévoré par le chagrin et le remords, qui a offert à Antonia son premier appareil photo quand elle avait 14 ans: de là, une vocation est née, le désir ardent de capturer la vérité du monde et ses conflits en les restituant par l’image, comme les photojournalistes Ron Aviv, Don McCullin ou, moins célèbre, le Français Gaston Chéreau. Une voie éblouissante, en apparence.

Lire aussi:  Jérôme Ferrari suit Werner Heisenberg et mène la littérature sur les rives du monde quantique

Dérive fratricide

L’histoire d’Antonia, égrenée tout au long de l’office funèbre à travers les réminiscences émues du prêtre, se raconte comme un album de souvenirs désordonné, où la banalité et le quotidien masquent les blessures muettes. Jeune adulte dans les années 1980-1990, Antonia est engagée comme photographe dans la presse locale, se retrouve aux conférences de presse des militants du FLNC, dont elle reconnaît les voix à travers la cagoule.

Compagne presque malgré elle d’un jeune leader nationaliste, elle assiste à la dérive fratricide du mouvement de libération de la Corse. Puis, avide de sensations fortes, elle se lance en free-lance à travers l’ex-Yougoslavie à feu et à sang, et en revient sans publier aucune image. Désabusée, Antonia se reconvertit dans les photos de mariage. «Je sais que certaines choses doivent demeurer cachées», écrit-elle à son parrain.

Néant et éternité

Echo sévère venu des limbes, dans une église pleine à craquer et moite de chaleur. «Tu ne feras pas d’idole, ni aucune image de ce qui est dans les cieux en haut, ou de ce qui est sur la terre en bas, ou de ce qui est dans les eaux sous la terre»: cette parole antique du désert, gravée dans L’exode, poursuit l’homme d’Eglise devant le trop jeune tombeau. Et pourtant, se dit-il, «en donnant le Christ en rachat du monde, Dieu n’avait-Il pas Lui-même consenti à livrer Son image la plus parfaite?»

C’est par ce prisme biblique, très présent dans les romans de Jérôme Ferrari, que se traduit la fascination de l’auteur pour la photographie et son inextricable dimension de néant mêlé d’éternité. «La mort est passée. La photo arrive après qui, contrairement à la peinture, ne suspend pas le temps mais le fixe», résume l’historien Mathieu Riboulet, cité en épigraphe. Par exemple, comment ne pas être saisi d’un frisson en se confrontant à cette série de portraits anonymes de victimes de la Grande Terreur stalinienne, quelques heures avant leur exécution, figés dans la stupeur et l’angoisse?

Lire aussi:  Jérôme Ferrari, Goncourt 2012

A son image dévoile également, terrain bien connu de Jérôme Ferrari, une Corse déchirée par les querelles assassines entre principaux mouvements nationalistes. La guerre fratricide est un thème de prédilection de l’écrivain et professeur de philosophie à Ajaccio, dans son Sermon sur la chute de Rome (Prix Goncourt 2012) comme dans le très noir Où j’ai laissé mon âme (2010), où deux vétérans du Vietnam et de l’Algérie se retrouvent à l’heure des comptes.

A l’ère numérique

Il y a, dans l’écriture de Jérôme Ferrari, une profondeur saisissante qui renvoie à la force des symboles et aux mystères de l’âme humaine, où toute vanité se dévoile pour ce qu’elle est. A son image s’ouvre au tout début des années 2000 pour plonger dans les dernières décennies du XXe siècle, c’est-à-dire à une époque où la photographie argentique reste confinée entre le Kodak du touriste et le boîtier reflex du professionnel. Depuis, le numérique et la diffusion de masse sur les réseaux sociaux a brouillé les repères: tout le monde est désormais témoin reporter de son quotidien comme de l’actualité.

Qu’est-ce qui peut donc rester caché de l’omniprésente Gorgone qui fixe tout? Quelle est la part de pulsion de mort qui préside au déclenchement? Pour ceux que ces questions tourmentent, il faut lire ce roman sombre et lyrique, plein d’une grâce apaisante tout au bout du tunnel.


Jérôme Ferrari, «A son image», Actes Sud, 222 p.

Publicité
Publicité

La dernière vidéo culture

Le performeur Yann Marussich se fait imprimer Le Temps sur le corps

Un soir à la rédaction du Temps. La salle de réunion est transformée en labo photo géant éclairé de rouge. Au milieu de la pièce, l'artiste Yann Marussich, rendu photosensible. Sur son corps nu se développent des titres du «Temps». 60 spectateurs assistent à l'expérience qui dure 45 minutes.

Le performeur Yann Marussich se fait imprimer Le Temps sur le corps

n/a
© Arnaud Mathier/Le Temps