Exposition 

Photographie et littérature, je t’aime moi non plus

La Fondation Montricher explore les liens ambigus tissés entre texte et photographie depuis l’invention du medium

La charge est connue, mais elle reste violente. «… Cela tombe sous le sens que l’industrie, faisant irruption dans l’art, en devient la plus mortelle ennemie, et que la confusion des fonctions empêche qu’aucune soit bien remplie. […] S’il est permis à la photographie de suppléer l’art dans quelques-unes de ses fonctions, elle l’aura bientôt supplanté ou corrompu tout à fait, grâce à l’alliance naturelle qu’elle trouvera dans la sottise de la multitude. Il faut donc qu’elle rentre dans son véritable devoir, qui est d’être la servante des sciences et des arts, mais la très humble servante, comme l’imprimerie et la sténographie, qui n’ont ni créé ni suppléé la littérature», écrit Charles Baudelaire dans son Salon de 1859. Nicéphore Niepce a réalisé la première photographie trente ans plus tôt, mais Disderi vient juste de la démocratiser avec son appareil à multiples objectifs permettant de produire plusieurs portraits-cartes de visite en une seule prise. Depuis son invention, le medium fascine et révulse. Celui que l’on nomme parfois aujourd’hui le 8è art entretient une relation conflictuelle et ambiguë avec la littérature. C’est ce rapport trouble que propose d’explorer l’exposition «Photolittérature» à la Fondation Jan Michalski, à Montricher.

Plus que d’une exposition, il s’agit d’une immersion. Des livres, les plus anciens, sont présentés sous verre selon six grands chapitres, quelques autres sont à feuilleter sur Ipad, mais la plupart sont à consulter sur des tables de lecture, à la lumière d’une petite lampe. 140 ouvrages environ – chacun accompagné d’une fiche descriptive, des milliers de pages et des centaines d’images. Tout le plaisir est là; s’asseoir et plonger dans un récit.

Le parcours, chronologique, débute par l’invention de la photographie et l’attirance-rejet qu’elle suscite dans le monde artistique. Cette image mécanique et reproductible, sans apparente intervention humaine autre que d’appuyer sur un bouton – croit-on défie la nature même de l’art, menace le travail des peintres, portraitistes et illustrateurs. Mais si Baudelaire et bien d’autres la dénigrent, quelques téméraires s’en emparent. Victor Hugo, par ailleurs excellent dessinateur, insère des photographies dans ses Contemplations, en 1856 déjà. Jules Verne fait de même dans Le Testament d’un excentrique et Les Frères Kip, où il est question de la dernière image fixée sur la rétine des personnes assassinées. Nouvelle technologie, la photographie fait immédiatement bon ménage avec la science-fiction. Nicolas Camille Flammarion, ainsi, imagine en 1889 dans Uranie un appareil photographiant la terre en permanence depuis une autre planète et dont les images enroulées restituent une chronologie de l’histoire du monde.

Mais ce sont les voyages qui semblent réconcilier pour de bon les deux mondes. Les explorations se multiplient à la fin du XIXè siècle et durant l’Entre-deux-guerres et avec elles les carnets de route illustrés. Louis-Auguste Martin propose des «Promenades poétiques et daguériennes» dès les années 1850. Plus tard, Paul Morand publie sa «Route de Paris à la Méditerranée» avec des images d’André Kertesz ou Germaine Krull. Prévert s’associe à Isis pour évoquer Londres. Nicolas Bouvier joue de la plume et de l’objectif à la fois pour conter le Japon. Plus récemment, Balkans-Transit associe les textes de François Maspero aux clichés de Klavdij Sluban. Etc.

La période des avant-gardes est une autre fenêtre propice à la photolittérature. En 1928, le Nadja d’André Breton est assorti d’images de Man Ray et Jacques-André Boiffard. Dès 1933, la revue Minotaure se positionne également sur les deux registres. Après la Seconde guerre mondiale, les romans-photos, existant depuis la fin du XIXè, prennent un essor formidable en conquérant la presse magazine. Mièvres ou fripons, frôlant le polar ou la science-fiction, ils divertissent un public extrêmement large.

La dernière partie de l’exposition aborde la période contemporaine, où la photographie tient davantage lieu d’archives et de souvenirs que l’on prend plaisir à revisiter. C’est Annie Ernaux, dans Les Années, qui déroule sa vie à partir d’une boîte de tirages. Ou Raymond Depardon qui convoque les souvenirs de la ferme de ses parents à partir de vieilles images en noir et blanc, auxquelles il ajoute ses vues en couleur (La ferme du Garet). Mais la photographie peut aussi être prétexte à littérature, elle contrarie l’imagination ou la suscite. Et l’on songe aux Gens dans l’enveloppe, d’Isabelle Monnin, qui ne figure pas dans la sélection de Montricher. L’auteure y invente la vie d’une famille à partir de clichés achetés sur Internet, puis elle enquête sur la véritable identité des protagonistes. On croise encore Roland Barthes, Sophie Calle ou Sarah Moon. On songe que les photographes documentaires rechignent toujours plus à légender leurs images. On s’interroge sur pourquoi on adore les livres mélangeant photographie et récit et pourquoi on déteste les Poches illustrés d’une photographie.


Photolittérature, jusqu’au 30 décembre à la Fondation Jan Michalski, à Montricher. Catalogue aux éditions Michalski. Visites commentées les 6 novembre et 3 décembre, en famille le 16 novembre. Conférence sur «Le modèle photographique dans la littérature du XIXè siècle» le 25 novembre et sur «Le roman-photo: pages oubliées d’une autre histoire de la photographie» le 9 décembre, à l’Unil.

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