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Photographie: le Prix Elysée va au courageux projet de Matthias Bruggmann sur la Syrie

Le photographe suisse l’emporte avec un projet complexe sur le conflit syrien. Un choix courageux de la part du jury

Matthias Bruggmann n’en revient pas. «C’est une immense surprise. Il y avait des choix largement plus confortables pour le jury. Cette récompense est une décision très courageuse de leur part», souligne le lauréat du deuxième Prix Elysée. «Ce projet ne laisse pas indifférent. Si le Musée de l’Elysée s’est construit à partir de la photographie de reportage, il en a vu changer les codes. Matthias Bruggmann les questionne et les détourne dans un travail engagé dont la portée est majeure», souligne Tatyana Franck, directrice du Musée de l’Elysée.

Le Lausannois a été sélectionné parmi huit nominés, dont Robert Zhao Renhui ou Elina Brotherus. Il est récompensé pour ses images sur le conflit syrien: «A haunted world where it never shows». L’annonce a été faite samedi durant la Nuit des images. «Ce prix est la possibilité de terminer un projet amorcé en 2012 et la garantie de le diffuser en un bloc et non par bribes», se réjouit l’intéressé. Le concours lancé en 2014 par le musée vise à accompagner des photographes en milieu de parcours en sponsorisant la poursuite d’une série et sa publication à hauteur de 80 000 francs – en partenariat avec Parmigiani Fleurier.

Montrer la complexité

Matthias Bruggmann prévoit un nouveau séjour en Syrie, doublé d’un voyage en Irak, parce qu’«il ne s’agit pas d’une guerre civile mais bien d’un conflit régional». Montrer la complexité des situations est le cœur de la démarche du reporter. «Mon travail parle des conflits et de la manière de les représenter. Quelle est la légitimité d’un photographe occidental sur ce genre de terrain et quelle est la légitimité d’une photographie en soi pour dire les choses? Je veux interroger le spectateur sur la nature de ce qu’il voit, le placer dans une dialectique qui l’oblige à se positionner en faisant apparaître, par exemple, une image prise sur le vif comme une mise en scène.»

Aucune retouche, pourtant, dans les images de l’ex-élève de l’école de Vevey, hormis les classiques jeux de contrastes et de couleurs. Matthias Bruggmann est également journaliste et il tient à jouer du registre de témoin comme de celui de plasticien. Sans illusions. «Evidemment, au début, on débarque en pensant changer le monde. Mais quand l’on songe à ce qui a pu se passer à Sarajevo ou au Rwanda, alors qu’il y avait eu Auschwitz auparavant, le doute n’est plus permis: ça ne sert à rien! Je continue pourtant, parce que j’ai les moyens de le faire et qu’il m’est insupportable, dès lors, de ne pas essayer.»

En Syrie, il use des réseaux et de la diplomatie. «Il est impossible de se rendre dans une zone dont l’accès est défendu. Mais on peut les convaincre qu’il y a un intérêt pour eux à montrer cela. C’est une espèce de danse, des jeux d’influence et de pouvoir complexes.»

Première expérience en 2003

Né à Aix-en-Provence en 1978 dans une famille franco-saint-galloise, il a grandi près de Montreux. Le garçon a commencé la photographie à l’adolescence, histoire d’avoir une «légitimité par rapport au monde». En 1999, il entre à l’école de Vevey et se rend au Proche-Orient dès la fin de la première année. «Je savais que je voulais photographier des conflits. Ma réflexion porte sur le médium photographique, or la photographie de guerre, dans le photojournalisme, est le summum de ce que tu peux faire. C’est une sorte d’apogée que je trouve débile.»

En 2003, Bruggmann accompagne son professeur Antonin Kratochvil comme assistant en Irak. Ils passent la frontière dans une jeep aux airs vaguement militaires, avec des t-shirts de camouflage achetés dans un magasin de chasse de Koweït City. Dans le sud, le Suisse découvre des civils fuyant et crevant de soif, loin de la guerre triomphante présentée par les Américains. Il se souvient d’une image montrant un gosse levant le pouce à l’arrivée des GI; «On a dit qu’il leur souhaitait la bienvenue mais il est plus probable qu’il demandait à boire…»

Puis il y a Haïti, la Somalie ou encore la Tunisie, où son confrère Lucas Dolega est blessé à ses côtés – il mourra quelques jours plus tard. Les images de Matthias Bruggmann témoignent que des morts ont jalonné sa route. Un éclat de rire nerveux vient parfois balayer l’angoisse qui emplit le regard. «J’ai peu des symptômes classiques de stress post-traumatique. Je ne me réveille pas en hurlant toutes les nuits. Mais les retours sont toujours compliqués, parce que la hiérarchie des besoins et des valeurs est foutue en l’air. Cela demande beaucoup d’adaptabilité dans les rapports humains, d’autant qu’avec les moyens de télécommunications modernes, on reste en contact en permanence avec la guerre et la paix», énonce-t-il d’une voix douce.

Sur le terrain, le Lausannois assure minimiser les risques. «Certains fonctionnent beaucoup à l’adrénaline et d’autres, dont je fais partie, essaient de prendre toutes les précautions, pour eux et ceux avec qui ils travaillent. Mais au bout du compte, personne ne peut tout contrôler.» Samedi, le Prix Elysée a couronné un projet autant qu’un combat.


Prix Elysée, Le Livre des nominés, Editions Photosynthèses/Musée de l’Elysée, Coffret toilé contenant 9 livres, 160 pages, janvier 2017.

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