Photographie suisse, un casting d’avenir

Une exposition au Salon du livre salue la vivacité de la scène photographique nationale. Elle présente les travaux d’élèves des écoles de Lausanne, Vevey, Genève et Zurich. L’ensemble énergise

Elle a visité durant des mois les maisons de vacances de connaissances. Elle en a photographié la décoration souvent hasardeuse, faite de tentures, de canapés élimés, de nappes motif jungle ou petits cœurs, d’innombrables bibelots. Ceux que l’on n’ose afficher dans son domicile principal, mais auxquels on tient malgré tout. Puis, Magdalena Baranya, d’origine iranienne, a découpé les images de ces «attrape-poussière» pour les assembler en une sorte de tapis persan évoquant une idée du paradis. Ce travail imprimé sur un tissu soyeux figure dans l’exposition que le Salon du livre de Genève consacre à la «Jeune photographie suisse». Quarante-six talents y sont répertoriés, étudiants ou ex-étudiants dans les quatre principales écoles de photographie du pays. Magdalena Baranya suit une formation à la Zürcher Hochschule der Künste (ZHdK). Les autres émanent de l’Ecole cantonale d’art de Lausanne (ECAL), de la Haute Ecole d’art et de design de Genève (HEAD) et de l’Ecole d’arts appliqués de Vevey (CEPV).

C’est Luc Debraine, journaliste à L’ Hebdo, qui a imaginé cette présentation. «Nous savons peu en Suisse que nos écoles de photographie comptent parmi les meilleures et j’ai souhaité réparer cela, explique le curateur. La photographie est très enseignée dans notre pays, comparativement à nos voisins de taille plus importante, et les élèves de nos écoles ne cessent de gagner des prix, partout dans le monde.» Et de citer Marie Rime et Virginie Rebetez, tout juste distinguées à Hyères, Delphine Burtin, colauréate du Prix HSBC, ou encore Augustin Rebetez, champion jurassien.

Sur les parois blanches montées au fond du Salon, une centaine de clichés reflètent les tendances de la photographie contemporaine. Joëlle Lehmann, de Zurich, compose une mosaïque d’images prises et développées dans les Walmart américains avec des appareils jetables achetés sur place. Au-delà de l’aspect inesthétique et bordélique qui se dégage d’abord, une immersion intéressante dans la culture américaine constituée de fusils vendus comme des petits pains, de gâteaux gigantesques estampillés Hello Kitty ou de dizaines de sortes de fromages râpés. Romain Mader (ECAL) et Loan Nguyen (CEPV puis HEAD) se mettent en scène dans leurs images, l’un traquant l’archétype de l’Ukrainienne, l’autre alignant méticuleusement des balles de ping-pong sur un parpaing de rivage. Philippe Fragnière, de l’ECAL, joue du blanc et de l’esthétisation à outrance pour amorcer une réflexion sur les paysages alpins. Dominik Zietlow (ZHdK) travaille à partir des captures d’écran de Google Street View. Dylan Perrenoud (CEPV) immortalise une aile de papillon comme un bijou précieux, sur fond blanc. Viado Alonso (HEAD) brouille les codes entre fiction et réalité, avec une scène de rue londonienne très ­cinématographique. Benedikt Stäubli, Felix Jungo (ZHdK) ou Charlotte Krieger (ECAL), eux, ont opté pour la vidéo.

«Les photographies exposées ont été choisies, en accord avec les responsables de la formation de chaque école, afin de montrer la diversité des approches, des techniques et des supports, relate Luc Debraine. Cette génération est plutôt expérimentale et réfléchit sur ses moyens d’expression. Elle joue avec toutes les possibilités du numérique, couplé ou non avec l’argentique, et ne fait plus la distinction entre la photographie et la vidéo, puisque les appareils permettent de pratiquer les deux.»

Difficile de deviner d’où proviennent les étudiants à la simple observation de leur production. Certaines marques se dégagent cependant. «L’ECAL est plus formaliste et recourt à certains trucs, comme le coup de flash, l’humour, l’impertinence et le sexe. Vevey est plus portée vers la technique, même si Augustin Rebetez en est le parfait contre-exemple. Zurich est plus conceptuelle que les autres», estime le commissaire. La recherche d’un concept paraît devenue incontournable, parfois jusqu’à la caricature et avec un air de déjà-vu. La jeune génération se pose en artiste avant toute autre chose. La presse semble avoir peu de chance de trouver là une relève – mais il est vrai qu’elle a de moins en moins à offrir… A une exception près, le reportage est totalement absent de l’exposition. Subsiste une certaine idée de la photographie documentaire, également très pensée. Emily Bonnet, ainsi, a photographié les murs de séparation à Belfast côté catholique puis exactement derrière, côté protestant (voir ci-contre).

Une grande énergie émane de l’ensemble, inventaire d’un vivier de talents évident. Et pour parfaire la carte du coup de projecteur sur la jeunesse, Luc Debraine a confié la communication et la scénographie de l’exposition à neuf étudiantes en communication visuelle de la HEAD. Mardi, le groupe s’affairait à coller les légendes et à positionner les tirages, sous l’œil de leur professeur Victor Durschei. Lequel a demandé si les noms des élèves pouvaient être mentionnés dans l’article, «pour leur CV». Alors voilà: Laïyna Caratti, Morgan Carlier, Elizaveta Clivaz, Vanessa Cojocaru, Kalinka Janowski, Charlotte Lancry, Sandy Pitetti et Marion Saurel.

Jeune photographie suisse, jusqu’au 4 mai au Salon du livre de Genève. www.salondulivre.ch Débat samedi 3 mai à 15h sur le stand de «L’Hebdo»: «Quel avenir pour les écoles de photographie de Suisse?»

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Luc Debraine

Curateur de l’exposition

«L’ECAL est plus formaliste et recourt à certains trucs, comme le coup de flash et l’humour»