Charles-Henri Favrod. Le Temps de la photographie. Le Temps qu'il fait, 270 p.

«Le déferlement de la photographie décourage depuis longtemps le commentaire. Elle n'a jamais tant proliféré. Tout aujourd'hui, absolument tout se transforme aussitôt en image, au point qu'on peut dire notre monde en proie à l'imaginaire ou, pour parler le langage étrange des sociologues, en plein processus de déréalisation», écrit Charles-Henri Favrod dans Le Temps de la photographie. Le nouveau livre de l'ex-directeur du Musée de l'Elysée est précisément une réponse à ce découragement, à cette panne de commentaire, comme un retour aux sources d'un médium désormais aussi omniprésent qu'inflationniste. Pour l'érudit vaudois, sorte de Pic de la Mirandole de la photographie, les amateurs d'images fixes comme les photographes eux-mêmes connaissent trop peu l'histoire de la technique. Et comment bien apprécier ou tirer parti d'un outil si l'on ignore comment il a été créé, par qui et surtout pourquoi?

A 77 ans, après avoir passé sa vie à regarder les photos des autres, à défaut de prendre les siennes (une vocation vite découragée par Henri Cartier-Bresson), Charles-Henri Favrod livre ici une réflexion sur la substance même de la photographie. Une réflexion à son image, passionnante, lettrée, qui cumule digressions, souvenirs et anecdotes pour étayer une idée, ou consolider celle d'à côté.

Le livre comporte deux parties, l'une et l'autre scandées par de multiples chapitres. Les textes ont visiblement été écrits à des époques différentes, ce qui ne nuit d'ailleurs pas à l'ensemble. La première section s'intéresse à la naissance même du médium. La seconde est constituée de témoignages personnels sur des photographes, qu'ils s'appellent André Kertesz, Robert Frank, Theo Frey ou Jeanne Chevalier. Sans oublier bien sûr Henri Cartier-Bresson, dont Charles-Henri Favrod rapporte pêle-mêle les éclats de génie, les aventures sexuelles en Afrique noire ou encore les piques assassines, y compris celles qui l'ont personnellement transpercé de part en part.

Le Temps de la photographie vaut surtout par sa première partie, qui détaille la spécificité de la technique, expliquant pourquoi elle a été une révolution dans la manière de voir et comprendre le monde. L'auteur insiste sur l'époque des pionniers (Niepce, Daguerre, Arago ou Talbot) et des premiers commentateurs (Delacroix, Baudelaire ou Humboldt), qui ont d'entrée de cause compris les possibilités qu'offre la photographie. «Peut-être pressentent-ils déjà que le monde ne sera plus jamais le même, tandis que commence sa duplication systématique, son décryptage, écrit Charles-Henri Favrod. La photographie noue les civilisations entre elles comme elle relie le futur au passé. Elle fait de nous les hommes d'une même planète et nous vaut un destin commun, en même temps qu'elle nous dote d'un langage partagé et aussitôt intelligible. Tout de suite, on s'éloigne de l'écriture, qui a constitué jusqu'alors le seul système d'enregistrement de l'information. La photographie devient le premier langage universellement compris depuis la tentative avortée de Babel.»

Dans le même élan pédagogique, l'essai rappelle que la photo est un art figuratif, mais pas primordialement une discipline artistique: «Ainsi que le langage, elle est un moyen d'expression qui peut, entre autres, permettre de réaliser des œuvres d'art. Avec les mots, on peut faire des exposés scientifiques, des notes administratives, des lettres d'amour, des inventaires commerciaux, et l'écrivain s'en servir pour décrire sa ville, son pays et la société de son temps. En photographie, on peut de même faire des photos d'identité, des clichés météorologiques, des images pornographiques, des prises de vue aux rayons x, des souvenirs de noce ou les tableaux parisiens d'Atget.»

Charles-Henri Favrod examine aussi la grande énigme de la photographie, cette machine qui sépare l'instant de la durée, immobilisant le temps aussi sûrement que Méduse et Gorgone pétrifient ceux qui les regardent. L'auteur cite entre autres Delacroix, pris de vertige en 1850 devant la magie temporelle de la nouvelle invention. Le peintre rapporte dans son journal l'expérience d'astronomes de Cambridge qui viennent alors d'obtenir une empreinte photographique de l'étoile Alpha de la Lyre: «La lumière de l'étoile daguerrienne mettant vingt ans à traverser l'espace qui la sépare de la Terre, il en résulte que le rayon qui est venu se fixer sur la plaque avait quitté sa sphère céleste longtemps avant que Daguerre eût découvert le procédé au moyen duquel on vient de s'en rendre maître.»