Walker Evans fascine. Lentement, subtilement. Rares sont les artistes, photographes ou non, qui ne lui vouent pas une admiration sans bornes. De Robert Frank à Lee Friedlander, en passant par Wim Wenders et Andy Warhol, tous se réclament de son héritage. Car Walker Evans, à l'image de Flaubert qu'il adorait, a su traduire dans la photographie les structures profondes du monde qui l'entourait. En liant la forme à l'information, sans tomber dans l'esthétique spectaculaire, sans réduire l'image à un simple document. Par son honnêteté devant la complexité, par son questionnement incessant sur la place de l'objectif, il a réussi à conserver dans ses images la dimension d'information sans leur enlever la part de rêve et de mystère.

Walker Evans a photographié comme l'écrivain qu'il a toujours rêvé d'être: en racontant la réalité dans un langage qui la transcende. S'il est aujourd'hui considéré comme un des plus grands photographes américains, il n'a pourtant connu la gloire que peu de temps avant sa mort. Comme pour rattraper ce décalage, une vague d'expositions et de publications célèbre cette année, à New York, ce prophète trop tard reconnu. Et l'Amérique reconnaissante ne fait pas les choses à moitié: le Metropolitan Museum of Art (Met) mène le bal avec une immense retrospective de son œuvre. Parallèlement, le musée ouvre pour la première fois au public les archives personnelles de Walker Evans.

Une autre exposition, à l'International Center of Photography, revient sur son rôle au magazine Fortune. Tandis qu'au Museum of Modern Art, on rappelle l'influence qu'il a eue sur l'art moderne. Une série d'ouvrages plus savants les uns que les autres vient couronner le tout (lire encadréà la suite de cet article). Mieux vaut tard que jamais. Même si l'on ne peut s'empêcher de songer, devant le luxe confortable de cette consécration, au vrai visage de celui qu'elle célèbre: Evans l'iconoclaste, l'observateur de la misère américaine, le farouche adversaire d'une esthétique vide de sens…

On lui rend hommage, certes, mais que dit-on de lui? Très sage, l'exposition du Met étouffe un peu l'originalité du personnage. Son accrochage linéaire et chronologique, dans des salles blanches et nettes, ne rappelle en rien le goût qu'avait Evans pour le rythme des images, pour le mélange des genres, pour la mise en page. L'exposition a toutefois le mérite de dérouler un aperçu complet du travail de Walker Evans. Près de deux cents tirages d'une excellente qualité racontent, série après série, son regard sur le monde et sa façon de le traduire: les photographies du début – graphiques et esthétiques – influencées par le modernisme européen, les premiers portraits de rue – anonymes et pressés –, le voyage à Cuba sous la dictature de Machado, les fermiers misérables d'Alabama, et enfin, les images en couleurs réalisées pour le magazine Fortune, les outils-objets d'art, les Polaroïd abstraits et poétiques.

Froides et impersonnelles au premier abord, les photographies de Walker Evans restent dans la mémoire comme une trace qui s'épaissit minute après minute. Elles ouvrent sur des histoires que l'œil arrive à entendre. Evans était, disait-il de lui-même, «un homme de littérature». L'exposition le souligne d'ailleurs assez lourdement par des citations d'auteurs au-dessus des cadres. Il est donc de ceux qui modifient l'art par le langage: en cadrant et recadrant ses photographies, en les découpant, en mettant un détail en évidence, il raconte et laisse entendre.

Il n'y pas d'innocence photographique ni de naïveté politique dans l'œuvre d'Evans. Il y a du sens et c'est probablement ce qui fait sa brûlante actualité, au-delà d'une reconnaissance tardive par les notables.