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Des photographies à toucher

Les nouvelles technologies favorisent l’exploration de la photographie tactile, pour aveugles et malvoyants. Le Musée de l’Elysée s’y met

Des photographies à toucher

Images Les nouvelles technologies favorisent l’exploration de la photographie tactile pour aveugles et malvoyants

Le Musée de l’Elysée s’y met

Dites «montagne» et la plupart des gens imaginent une forme triangulaire, une cime recouverte de neige. Mawoussi Mauron, elle, perçoit d’abord la sensation d’un petit sommet en céramique touché un jour, et le souvenir d’une balade dans les hauteurs. La jeune Lausannoise est aveugle. Comment traduire images et photographies pour les non-voyants et les malvoyants? C’est la question vertigineuse à laquelle s’attellent de plus en plus de musées et d’institutions, stimulés par les nouvelles technologies et l’essor des imprimantes en 3D. Ce samedi à l’occasion de la Nuit des musées, l’Elysée propose une visite guidée en audiodescription et présentera surtout au public son projet de tirages en relief.

D’ici à mai 2016, trente photographies représentatives de la collection seront mises à disposition sur le site internet du musée, selon un format permettant l’impression en relief. Libre à chacun d’imprimer les clichés tactiles, à condition de posséder l’imprimante ad hoc (qui coûte environ 1000 dollars). «Nous vivons dans un monde inondé d’images, or ces personnes n’y ont pas accès. Nous souhaitons y remédier un peu. Ces trente images seront téléchargeables partout; nous sommes le premier musée à offrir cela», se réjouit la directrice, Tatyana Franck. Dans le futur pôle muséal, l’Elysée consacrera 220 m2 à un espace de médiation, c’est là que seront exposées les photographies en relief. Chronologiques, elles devront permettre de se faire une idée sur l’évolution des techniques, les différents genres pratiqués en photographie autant que le contenu de la collection du musée. Une gageure.

C’est Denise Lasprogata, directrice de Feel the arts, qui a mis au point la technique utilisée à Lausanne. L’Américaine, active dans le monde de l’art et de la mode, s’est penchée sur les besoins des personnes aveugles après que l’une de ses amies eut perdu la vue. Celle-ci ne savait plus comment assortir ses vêtements; Denise lui a confectionné des étiquettes tactiles. Depuis, Feel the arts est spécialisée dans la traduction d’images en relief, qu’elle fournit notamment à des écoles et des musées tels que la Barnes Foundation, le Getty Museum ou le Musée des arts de Saint-Pétersbourg. Imprimée sur un papier de microcapsules se développant à la chaleur, la photographie est faite de traits et de ronds que l’on dirait en mousse. Les contours y figurent, ainsi que certaines textures. Ombres, lumières et couleurs sont précisées dans un descriptif à part, audio ou imprimable en braille, ainsi qu’une approche curatoriale de l’œuvre. «On ne peut pas tout mettre dans une même image, cela deviendrait trop difficile à appréhender, explique Denise Lasprogata. Parfois, nous indiquons les couleurs selon différentes textures, parfois nous zoomons sur un détail dans une autre page… Ces images tactiles ne sont pas une représentation exacte de la photographie, mais une interprétation, un outil éducatif.»

D’autres techniques existent, utilisant le thermo-relief, le gaufrage, le découpage ou le multi-matière, mais toutes semblent buter sur les mêmes limites. En 2003, le photographe Yann Arthus-Bertrand a lancé une exposition itinérante de quelques-unes de ses photographies vues du ciel, en version tactile. C’est l’opticien Alain Mikli qui a façonné les images, gravées en strates dans une plaque en acétate de cellulose. Les ombres étaient traduites par un niveau de relief supplémentaire et les couleurs représentées sur un autre support. Un descriptif en braille et gros caractères complétait le dispositif. «J’ai testé et je n’ai pas compris. Le concept même de «vu du ciel» est compliqué pour un aveugle», déplore Evgen Bavcar, photographe parisien, devenu aveugle enfant. Depuis 2010, Alain Mikli s’est tourné vers la 3D. Un parcours tactile a notamment été créé au Centre Pompidou.

Plus loin des préoccupations artistiques, la société singapourienne Pirate3D, réputée vendre «l’imprimante en trois dimensions la moins chère du monde», a basé une partie de sa communication sur les «souvenirs tactiles» de personnes aveugles. L’Espagnol Gabor Bene était l’une d’elles. Il a soumis au test le portrait d’une vieille femme bolivienne, scène d’un court-métrage qu’il a tourné il y a deux ans en tant que directeur de la photographie. Dans le film promotionnel de Pirate3D, il tient dans les mains un cube représentant la chambre de l’aïeule. A l’intérieur, des statuettes figurent la grand-mère, la table, etc. «Il manquait beaucoup de détails, comme les fissures sur le mur ou les couleurs. J’ai également été surpris par la 3D; une photo est en 2D, il a donc fallu interpréter une partie des informations. Cette solution n’est pas parfaite mais, étant directeur de la photographie, je suis particulièrement exigeant.»

Evgen Bavcar déplore que la logique appliquée à ces différentes techniques soit souvent celle de personnes voyantes: «Toutes ces initiatives sont formidables, mais elles produisent souvent des résultats inadaptés. Au cinéma, par exemple, qu’on me raconte l’histoire seulement ne m’intéresse pas; je veux savoir ce qui distingue un Bergman d’un Fellini. Cela pose la question de comment montrer l’ombre, le clair-obscur ou la profondeur de champ. L’accès à l’art est un droit fondamental que nous n’avons pas. Même pour la sculpture, pourtant évidente; l’espace tactile du Louvre est minuscule.»

La difficulté principale est d’évoquer une réalité précise à des personnes n’ayant jamais vu. «Toute transposition en tactile d’un élément visuel est une découverte, note Aymeric Vildieu, lui-même non-voyant et travaillant pour le service Mécénat d’Alain Mikli. Une personne non voyante ne se sera jamais représenté mentalement ce qu’est une ligne de fuite ni la notion de perspective avant de toucher l’interprétation tactile du tableau d’Anselm Kiefer To The Supreme Being que nous avons réalisée dans le cadre de notre mécénat auprès du Centre Pompidou.»

La Fondation Asile des aveugles, à Lausanne, utilise beaucoup les images en relief pour développer les capacités des personnes malvoyantes et non voyantes. «Elles servent à indiquer des couleurs, des notions spatiales ou la forme des objets. Toutes ces informations ne figurent généralement pas sur une même image, parce que l’acuité tactile est moins riche et moins rapide que l’acuité visuelle, quasi instantanée. De plus, dans le cerveau, des voies spécialisées traitent ces différents aspects», explique Micah Murray, professeur au CHUV et à la fondation. Une image doit donc être déconstruite pour être mieux reconstruite par la personne qui la découvre. Evgen Bavcar, ainsi, se fait raconter des tableaux morceau par morceau et des heures durant, avant d’avoir le sentiment de les connaître. Mais comment une personne aveugle, en particulier celles n’ayant jamais vu, passe-t-elle d’une sensation de toucher ou d’une description à une image? Peut-on parler de représentations mentales? «Oui, mais est-ce encodé comme les voyants ou non? Nous n’avons pas encore la réponse. Comme chez les voyants, il y a des personnes très visuelles, d’autres plus auditives. Un photographe et un musicien perdant la vue réagiront certainement différemment.» La notion de couleur a-t-elle une importance? «Oui, parce qu’elle est indispensable à la vie quotidienne et permet de distinguer les objets entre eux», ajoute le spécialiste. Elle appartient en outre à la culture générale. Chaque personne procède à ses combinaisons; le rouge et la chaleur, le bleu et l’eau…

Mawoussi Mauron, responsable du bureau romand de Retina Suisse, essaie d’expliquer le cheminement de sa pensée à partir du toucher. «Lorsque je saisis un objet, l’image que j’en ai est ce qu’il y a sous mes doigts. Prenons un stylo. Je sens du plastique, quelque chose de rond, long, dur, léger et pointu au bout. Tout cela me fait dire que c’est un stylo. Je ne le vois pas dans ma tête, mais j’associe ce toucher à cet objet, comme vous sans doute associez sa vision à sa fonction. Je crée le monde en le touchant.»

Certains plaident pour la création d’une sorte de braille visuel, un code des couleurs, des formes et des objets basiques qui serait reconnu de tous. D’autres pour une individualisation maximale des propositions, selon les affinités, les capacités – et le budget – des personnes. Tout un monde à explorer.

Visite en audiodescription au Musée de l’Elysée, à Lausanne, le samedi 26 sept. à 16h et 18h, en collaboration avec Pro Infirmis et la Fédération suisse des aveugles et malvoyants. Présentation des images tactiles de 14h à 20h.

«Une personne non voyante ne se sera jamais représenté mentalement ce qu’est une ligne de fuite»

Une image doit être déconstruite pour être mieux reconstruite par la personne aveugle

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