roman

Le phrasé trouble d’une autre époque

Gènie, abandon et passion 1900 de «Mikaël» du Danois Herman Bang

Genre: Roman
Qui ? Herman Bang
Titre: Mikaël
Chez qui ? Phébus, 248 p.

«Tu sais, Charles, répondit le Maître d’une voix devenue soudain très nette, je peux mourir en paix, car j’ai été le témoin d’un grand amour.» Le Maître, c’est Claude Zoret, peintre célèbre, barbe blanchissante, qui vit la solitude du génie mélangée de mondanités. Son interlocuteur, c’est Charles Schwitt; il est critique d’art et sa grandeur ne tient qu’à sa longue relation avec l’artiste dont il est le chroniqueur.

Claude Zoret peint des allégories dont les héros posent dans leur nudité virile. Il a un modèle, un jeune homme magnifique rencontré à Prague, Mikaël, dont le prénom est le titre du livre. Entre eux, l’amour d’un père adoptif pour son fils, l’amour d’un fils adopté pour son père. Sans doute plus, l’homosexualité, refoulée ou pas, l’amour sûrement qui se brisera sur un autre amour. Car Claude Zoret est aussi portraitiste. Il choisit ses sujets comme un roi choisit ses serviteurs. Il se laissera séduire par la princesse Zamikof. Il accepte d’en faire le portrait. La princesse séduira Mikaël.

Mourir en paix parce que témoin d’un grand amour est peut-être encore une forme de bonheur. L’écrire ainsi vient d’une autre époque. D’il y a un peu plus de cent ans. Mikaël a été publié en 1904 et possède le parfum du XIXe siècle. Son auteur, Herman Bang (1857-1912), est Danois. Il a perdu sa mère très jeune; son père, pasteur, est devenu fou. Il a traîné sa mélancolie active à Paris. Journaliste, critique, dramaturge, romancier, il vivait mal son homosexualité à une époque où il n’était pas bon d’être homosexuel.

Lu aujourd’hui, Mikaël est d’abord un mélodrame désuet. Le ton, les conversations où le flot des paroles montre le silence des sentiments. Les personnages sont engoncés dans leurs costumes et dans leurs postures. Le poids des conventions étouffe. Mais phrase après phrase, la scène vit et devient un drame dont on ne ressent plus la désuétude.

Herman Bang était considéré comme un écrivain impressionniste à cause de l’édifice qu’il construit touche par touche, de ce qu’il donne à voir qui n’est pas dans le tableau, comme chez Degas ou chez Manet. Il n’en a pas la légèreté sociale, ni la lumière, ni la couleur. Avec lui remontent les teintes sombres de la culpabilité qui ne trouvent leur dépassement que dans la passion et la trahison. La joie, la jouissance, le bonheur n’existent pas sans qu’autrui en soit la victime; à moins que cette victime ne trouve la paix, comme le Maître de ce roman, dans l’accomplissement de l’être aimé qu’il a perdu.

Publicité