Lundi soir, les organisateurs des Sommets Musicaux de Gstaad ont connu leurs premières frayeurs. Arcadi Volodos, pressenti comme le «nouvel Horowitz», devait arriver à 19 h 30. Toujours pas de pianiste pour le récital prévu à l'église de Saanen. Il a fallu que le directeur administratif, Thierry Scherz, monte sur l'estrade pour faire patienter le public.

Un quart d'heure plus tard, un homme corpulent pénètre dans la salle. Il est recouvert d'un manteau anthracite, qu'il s'apprête à enlever. Il s'avance sur la scène puis déclare en français: «J'ai eu des problèmes avec mon TGV, je reviens tout de suite.» Il se retire dans la pénombre, se débarrasse de son manteau. Puis il affronte la scène. A peine quelques notes pour tester le piano, un regard vers le plafond pour invoquer le ciel, il se rue tête baissée dans les «Kreisleriana» de Schumann.

Arcadi Volodos est né à Saint-Pétersbourg, il incarne le virtuose russe par excellence. Depuis qu'un critique musical des Etats-Unis l'a baptisé «le nouvel Horowitz» des temps modernes, rien ne va plus. La planète entière se l'arrache, il est précédé d'un tapage médiatique énorme. Arcadi Volodos doit sans cesse satisfaire à une réputation préfabriquée, difficile à ébranler. Du coup, chaque concert est un test où le public mesure le jeune pianiste au modèle suprême qu'il est censé incarner, selon une courbe qui va toujours grandissante: plus vite, plus fort, plus phénoménal.

Arcadi Volodos excelle dans le genre de la paraphrase (commentaire musical sur une œuvre d'un autre compositeur), telle que Liszt l'a instituée. C'est en fait son terrain d'élection. On raconte qu'enfant, il était fasciné par les bis que donnait le pianiste Vladimir Horowitz. Et que grâce à une mémoire infaillible, il est parvenu à les transcrire, pour les reprendre à son compte. Voilà pourquoi immanquablement, ce jeune virtuose finit par servir des paraphrases au public. Arcadi Volodos fait le pitre, le public entre en transe; il ressuscite le mythe du pianiste-compositeur, qui remonte à l'époque de Liszt.

Tout est dans le geste, impulsif, cette façon de propulser les notes comme un arc-en-ciel de couleurs. Arcadi Volodos ne manque pas de moyens, il le démontre au terme d'un concert d'abord un peu froid – excusé par son retard –, mais qui peu à peu prend de l'étoffe. Eduqué au Conservatoire de Moscou, il concentre un lyrisme intense, une virtuosité phénoménale qui explose littéralement dans sa paraphrase de la «Treizième Rhapsodie hongroise» de Liszt: tout y est, les cymbalums, les mélopées tziganes, une danse de lutins qu'il improvise dans le registre aigu du piano. Mais le piano d'Arcadi Volodos est aussi conditionné par des lieux communs. Exemple: ralentir et diminuer progressivement le volume sonore alors qu'une phrase atteint son sommet mélodique. C'est un tic de l'école romantique, tout comme celui de ne pas vouloir analyser mentalement une partition par peur d'en trahir le mystère.

Car ce que recherche Arcadi Volodos avant tout, c'est «l'atmosphère spirituelle» des pièces qu'il joue. «La musique est supérieure à toute parole écrite ou parlée», dit-il. «Dans toute musique, il y a un certain mystère. Je n'essaie pas de trouver ce mystère, mais de l'avoir en moi.» Lundi soir, à minuit, il s'est mis au piano de l'Hôtel Palace de Gstaad, un verre de rouge à la main, pour jouer du jazz. Quelques standards envoloppés dans de riches harmonies, quelques parodies dans le style de Mozart, Chopin, Rachmaninov... Sans doute est-ce parce qu'Arcadi Volodos est né dans une famille de chanteurs professionnels qu'il a un tel don pour l'improvisation. Pendant longtemps, il a voulu se consacrer à la voix. Puis à 15 ans, il s'est décidé pour le piano. Proclamé comme le «nouvel Horowitz», c'est pourtant grâce à sa personnalité que Volodos a conquis le monde. L'étiquette n'est qu'un leurre, il faudra bien vite s'en débarrasser.

«Les Sommets Musicaux de Gstaad» se déroulent jusqu'au 4 mars.