Pas une minute, il ne parvient à focaliser son regard. Dans ce bar parisien où il reçoit la presse, Omar Sosa observe le défilé des clients, scrute ses musiciens qui écoutent, pour la première fois, la maquette du prochain disque. Le pianiste cubain revendique un cœur gourmand, fasciné par le spectacle permanent des villes. Saturée d'informations, la musique qu'il met au monde depuis quelques années est à l'image de ses yeux oscillants. Avec Free Roots, premier album sorti en 1997, Omar Sosa offrait, presque malgré lui, une réponse cinglante au Buena Vista Social Club.

Face à la complaisance nostalgique dont le patrimoine caribéen vit aujourd'hui, le pianiste a développé un son où les musiques urbaines s'entrechoquent, où le rap, le jazz et les traditions afro-cubaines convergent en un idéal panafricaniste. Pratiquant fervent de la santeria, religion syncrétique de Cuba, Omar Sosa rend compte avec brio des synthèses d'aujourd'hui. Et son nouvel album, Prietos, annonce un concert événementiel, ce soir à Cully.

«J'ai toujours considéré le jazz, le rap et les racines cubaines comme des musiques faisant partie de la même famille africaine.» Corps filiforme serti de colliers mystiques, Omar Sosa parle de l'Afrique comme d'une mère patrie trop longtemps écartée de sa progéniture prolifique. Toutes les musiques métisses, dérivées du continent noir, se retrouvent dans Prietos: «Pour cet album, j'ai aussi fait appel à des Gnawas du Maroc. Il y a une telle proximité entre ma foi et celle de ces musiciens de transe.» A 35 ans, Omar Sosa, installé à Barcelone après avoir aiguisé son jeu sous le soleil californien, sort son opus le plus radical. Là où, dans les albums précédents, les mélanges avaient encore la couleur des terrains conquis, Prietos se distingue par la connaissance intime des traditions qu'il convoque. Le flux du rappeur Will Power est intégré dans des rythmiques de cérémonies afro-cubaines, le chant lancinant des Gnawas s'imprime dans des compositions inspirées de Monk. Dans le melting-pot de ses influences, Omar Sosa relie des siècles d'exil, d'esclavage et de colonisation à ce qu'il nomme «l'irréductibilité de l'Afrique».

Percussionniste par nature, Omar Sosa opte pour le piano au Conservatoire de La Havane: «Je n'avais aucune prédisposition apparente pour le clavier. Mais certaines rencontres ont été marquantes. Un jour, mon professeur Rubén González, qui est devenu plus tard le pianiste du Buena Vista, m'a donné une leçon mémorable. Il m'a proposé de jouer ce que j'avais en moi et m'a laissé pianoter pendant le cours. Cela m'a donné envie de chercher une voie personnelle.» Adoubé par l'un des pianistes majeurs de la scène havanaise, Omar Sosa renonce à régler son pas sur le pas de ses pairs. Il écoute les claviers cubains fondateurs, de Lilli Martinez à Chucho Valdés, mais plus encore Keith Jarrett, Steve Coleman et Chopin. D'où peut-être l'éclectisme assumé d'une musique qui colle à l'époque. Dans des enregistrements qu'il dit dictés par les divinités de la santeria, Omar Sosa a déjà inventé les fusions de demain.

Omar Sosa en concert. Précédé de João Bosco & Gonzalo Rubalcaba Group. Ve 30 mars à 20 h 30 au Cully Jazz Festival, tél. rens. 021/799 40 40. Omar Sosa, Prietos (Otá Records/COD)