Denis Matsuev, d’un lac à l’autre

Classique Le pianiste russe a lancé mardi avec brio l’Annecy Classic Festival

Aussi créateur du Stars on Baikal, il défend la jeunesse

Carrure de footballeur (adolescent, il fut capitaine d’équipe, et continue à pratiquer) mais petites mains («Ce n’est pas le plus important, c’est l’habileté qui compte!»), Denis Matsuev déboule en chantant sur un déhanchement jazzy. Il salue une connaissance et s’assied, disponible.

La vie est belle en ce jour radieux. C’est l’ouverture du 5e Annecy Classic Festival, et la vue idyllique de l’hôtel lui donne des ailes. Le pianiste, qui a pris les rênes musicales de la manifestation savoyarde en 2010, est à la fête. Ses éclats de rire ne trompent pas. Il ressent son arrivée au bord du lac comme un retour au pays.

Irkoutsk, sa ville natale, n’est qu’à quelques dizaines de kilomètres de la célèbre «Perle de Sibérie» où le virtuose a aussi créé en 2004 un premier festival lacustre: Stars on Baikal. D’un lac à l’autre, Denis Matsuev se sent donc chez lui.

«J’ai besoin de travailler dans des lieux et avec des gens qui me rendent la vie agréable. Les deux premières qualités des artistes invités sont pour moi la gentillesse et la qualité artistique. Avec mes 210 concerts annuels (oui, je suis fou, mais j’aime ça!), je dois pouvoir m’ancrer dans un terrain ­propice, et m’appuyer sur des personnes bienveillantes. J’essaye toujours de recréer une ambiance familiale. Comme au Conservatoire, dans la classe de mon professeur Serguey Dorensky où nous étions un peu ses enfants. Il nous transmettait son savoir, de l’instrument à la musique, l’histoire, la littérature et les arts en général.» La signature de la fameuse école russe? «Pour moi, l’école russe, c’est avant tout faire chanter les marteaux du piano comme une voix. Mais il est vrai qu’au Conservatoire de Moscou, on partageait tout, ensemble.» Cet état d’esprit a imprégné l’interprète, qui l’entretient partout où il s’engage. Son credo: «Découvrir, soutenir et suivre les jeunes, avec de grands musiciens pour les accompagner et les former.» Le désir était le même en 2005. Pour ses 30 ans, Denis Matsuev reprenait alors la direction artistique de Crescendo, un festival qui produit des événements musicaux en Russie, Tel-Aviv, Paris et New York. La mission pédagogique et partageuse de la star sibérienne du piano lui a valu récemment le titre d’Ambassadeur de bonne volonté de l’Unesco. Une belle reconnaissance à l’aube de la quarantaine.

Sa vocation lui vient de loin. Formé par son père pianiste et compositeur dès l’âge de 5 ans, le petit Denis a bénéficié dix ans plus tard d’un système de soutien auquel il reste très reconnaissant. La fondation caritative Les Nouveaux Noms sélectionne et aide les jeunes talents russes. «Comme j’étais fan de football, je suis allé à leur concours à la mi-temps d’un important match auquel je participais. J’ai joué deux Préludes de Rachmaninov et une improvisation de jazz, et je suis reparti sur le terrain.»

Les jurés, impressionnés, ne s’y sont pas trompés. Le destin du pianiste était scellé. Et le 1er Prix du Concours Tchaïkovski en 1998 l’a propulsé sur les scènes du monde. Depuis, sa carrière a pris feu. Mais le musicien a toujours gardé un sens aigu de la formation et de la transmission. Il a d’ailleurs repris la présidence des Nouveaux Noms en 2008 et s’emploie à en perpétuer les valeurs. Jusqu’à Annecy.

Pour l’histoire, les origines du rendez-vous musical ne datent pas d’hier. L’initial Centre musical international d’Annecy fut en effet fondé dans les années 70 par la pianiste Eliane Richepin. A sa mort en 1997, son disciple Pascal Escande en a pris la succession et l’a renommé Annecy Festival Estival et Académie.

Lorsque le responsable découvre deux ans plus tard le talent ravageur de Denis Matsuev, il soutient sa carrière en France avant de partager avec lui la direction artistique du festival, en 2010. Ainsi naît l’Annecy Classic Festival, grâce aussi à Andrey Cheglakov, dont la fondation AVC Charity aide de nombreux projets culturels.

Aujourd’hui, Denis Matsuev et ses amis musiciens (Yuri Temirkanov et le Philharmonique de Saint-Pétersbourg en résidence, Zoltan Kokcsis à la baguette, le pianiste Roger Muraro, le violoniste Laurent Korcia, la pianiste Yuja Wang…) séduisent le public.

Le savoir-faire de Pascal Escande (Campus d’orchestre de 103 jeunes musiciens, atelier vocal, master classes de piano, résidence et création mondiale de Richard Dubugnon) convainc tout le monde.

Et l’appui financier du mécène russe (80% d’un budget de 1,8 million d’euros) fait le reste. En cinq éditions, les festivaliers ont passé de 6000 à 11 000, et le rayonnement international s’est considérablement développé. Une recette gagnante.

Annecy Classic Festival, jusqu’au 29 août. Rens. 0033 450 51 67 67, www.annecyclassicfestival.com

«L’école russe? Faire chanter les marteaux du piano comme une voix humaine»