Jazz

Le pianiste Jason Moran, Renaissance Man

Le pianiste revisite au Montreux Jazz Festival l’œuvre du musicien de Harlem Fats Waller. Occasion inespérée d’entendre un prodige d’aujourd’hui à l’assaut d’une merveille d’antan

Jason Moran, Renaissance Man

Festival Le pianiste revisite au Montreux Jazz Festival l’œuvre du musicien de Harlem Fats Waller

Occasion inespérée d’entendre un prodige d’aujourd’hui à l’assaut d’une merveille d’antan

Lorsqu’il remplit sa malle de voyage, Jason Moran y glisse un gros masque de papier mâché. Le portrait du pianiste Fats Waller, chapeau noir de biais, cigarette coincée entre les dents, les sourcils en circonflexe. On dirait qu’il se fend la poire, avant de vous postillonner sur le museau un alcool de contrebande.

Jason, quand il entre sur scène, enfile le masque. L’œuvre d’un artiste haïtien, Didier Civil, dont l’atelier au sud de l’île relève du cimetière de zombies, des monstres de carnaval, des terres glaises de membres à moitié terminés, un bras, une jambe, la forge de l’inerte prêt à s’animer. Si Jason revêt le masque de Fats Waller, ce n’est pas seulement pour la blague. Il s’invite dans cette tête. Dans cette gouaille. Il devient chaque soir le gros génie cravaté de Harlem. Et, dans cette possession, quelque chose se joue de l’identité africaine-américaine.

C’était il y a quelques années, quinze ans sans doute, Jason Moran vivait déjà à Harlem. Riverside Drive, un piano droit, une lithographie de Jean-Michel Basquiat, sa femme cantatrice dans le salon qui s’occupait de leurs enfants; il avait ajusté sa veste, son chapeau et sa pochette. Dans la même phrase, il évoquait son enfance texane, le hip-hop et comment Old Dirty Bastard lui faisait l’effet accéléré de Thelonious Monk, la peinture de la côte Est, la littérature anglaise. Il racontait comment, à son arrivée à New York, il avait frappé à la porte de deux pianistes: Muhal Richard Abrams et Andrew Hill. Il leur avait demandé de lui transmettre ce qu’ils savaient, des mentors, comme on le pratiquait en jazz avant l’invention des hautes écoles et des diplômes d’improvisation.

Jason Moran faisait déjà forte impression à qui traversait son autoroute créative. Il reprenait en solo un incunable du rap, «Planet Rock» d’Afrika Bambaataa. Il déjouait les blues du Mississippi. Il enregistrait, dans ses tournées, des Turcs, des Japonais, dont il trouvait ensuite la ligne mélodique dans des langues qu’il ne comprenait pas. Jason Moran avait aussi créé un trio, avec Tarus Mateen et Nasheet Waits, une des machines de course les plus stimulantes du siècle jeune. Forcément, quinze ans plus tard, Jason Moran ne semble pas s’être offert un interlude de répit. Il est directeur artistique du Jazz at Kennedy Center à Washington, qu’il a ouvert sur le multimédia, l’art contemporain. S’il existe un homme de la Renaissance, entre la 110e et la 155e rue de Manhattan, au long du Malcolm X Boulevard, c’est celui-là.

Il s’est reconnu en Fats Waller. Un double d’autrefois. Comme Alfred Jarry qui tombe sur Rabelais. Fats Waller, Thomas Wright Waller, le gros Waller, né en 1904 d’un père révérend qui l’aurait vu jouer de l’orgue, figure d’un Harlem où les Noirs et les Blancs séditieux se précipitaient pour ne plus jamais dormir. Fats, le piano stride, ce piano qui préfigurait les block parties, les sound systems, cette fabrique à danse qui ferait rougir les petits DJ d’aujourd’hui. Une époque où le jazz se trouvait au cœur de tout, des débats intellectuels mais aussi de ces orgies d’alcool, de bas nylon, de ces fêtes invraisemblables où des particuliers invitaient le quartier pour payer leur loyer. Fats Waller était un pianiste qui cachait sa grâce sous des rires d’ogre.

Pendant sa courte vie, Fats vend ses meilleurs morceaux à d’autres qui les signent sous leur nom; il se fait un soir kidnapper à Chicago et se retrouve assis à un piano face à Al Capone, en cadeau d’anniversaire pour le gangster. Quand il meurt, 4000 personnes se battent pour assister à ses obsèques et un aviateur noir disperse ses cendres au-dessus de Harlem. Une vie de cinéma que Jason Moran retrace sur scène et dans un album où l’humour ne menace pas le sérieux. Il reprend «Ain’t Misbehavin’», « Honeysuckle Rose», forcément, le coup de grisou sur le swing. Jason ne place pas sa fidélité dans un respect tatillon de la note, il ne range pas Fats Waller au musée de la négritude américaine. Il convoque Meshell Ndegeocello pour produire l’affaire, une bassiste qui vient du funk autant que de Nina Simone.

Rien n’est littéral, rien n’est formaliste dans cet hommage. Jason Moran n’a jamais donné dans la taxidermie. Il montre, avec son trio augmenté, avec des voix, avec une trompette, ce qui pourrait s’appliquer à notre époque dans cette musique vieille de presque un siècle. Il y a des ragtimes qui ont le goût du rap. Il y a des champs sur lesquels se mène toujours la même bataille. Jason Moran est un artiste fondamentalement politique au sens où il creuse dans l’histoire africaine-américaine la persistance d’une stratégie du marronnage. Les hommes de la Harlem Renaissance, dans les années 1920, enfilaient leurs plus beaux costumes et organisaient les plus somptueuses fêtes de Manhattan pour que la ville entière jalouse ce ghetto et s’y précipite.

En 2015, Jason Moran a 40 ans. Il n’ignore pas le racisme, la condescendance, le fait qu’on ne voie parfois en Fats Waller que la bonhomie hilare de l’acrobate. En réhabilitant cette intelligence de la joie, cette lutte par la bringue, il ne parle pas d’hier. Il nous parle à nous.

Jason Moran en workshop. Fats Waller: Black and Blue.Look inside the films and recordings of Fats Waller. Je 9 juillet, 17h.Petit Palais, Montreux. En concert avec Fats Waller – Dance Party. Ve 10 juillet, 20h. Montreux Jazz Club. www.montreuxjazzfestival.com

S’il revêt le masque de Fats Waller, ce n’est pas pour la blague. Il devient chaque soir le gros génie cravaté de Harlem

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