Cette année, le Grand Prix de la Fondation vaudoise pour la promotion et la création artistiques sera bleu profond. Comme la couleur de la musique, plutôt swinguée, dans laquelle son bénéficiaire se glisse depuis son âge le plus tendre. Comme celle de son label historique, Blue Note, dont il fut le premier signataire suisse en 1997. Après le dessinateur de presse Raymond Burki en 2003, c'est le pianiste Thierry Lang qui est distingué. Doté d'une somme coquette (100 000 francs), le prix honore un créateur «qui a enrichi le pays par une œuvre forte et une approche neuve». Critère large, au demeurant, que remplit ici un amoureux furieux du jazz émancipé.

Il doit avoir 5 ans, même pas, quand il se coltine pour la première fois un piano droit. Né Fribourgeois en 1956 à Romont, Thierry Lang n'hésite pas longtemps sur sa vocation. Par la musique classique, dont il garde encore le goût des harmonies bien faites et du doigté pesé, il découvre un instrument qu'il n'épuise pas, un engin qui le hante. Et si le blues, les noirceurs d'avant-guerre et l'Amérique improvisée entrent rapidement dans sa trajectoire d'auditeur compulsif, c'est un mélodiste tenace qui donne une forme à ses envies. Bill Evans, poète des impressions, rôde souvent dans la mémoire de Lang. Et son jazz, aérien et sophistiqué, s'en ressent.

Ce qui frappe le plus, chez Thierry Lang, c'est la fragilité. Il ne faut pas se fier seulement à la posture droite, aux sourires lustrés ni à la délicatesse de son phrasé. Il faut peut-être visiter l'au-delà des tournées internationales, de sa réputation vertigineuse au Japon, de son agenda fourni géré par l'ancien agent de Queen. Thierry Lang travaille en réalité, au long d'une œuvre qui contient une vingtaine d'albums, sur ce moment où la beauté paraît friable. A l'Ecole de jazz de Montreux, où il enseigne, il anime parfois des ateliers. Il saisit alors un bugle, un outil à pistons qu'il manie dans un éclat de rire. Et ses obsessions s'éclairent alors. Qui ont toutes trait à la question de la respiration.

Incarnation d'un jazz européen qui se cherche des racines de ce côté-ci de l'Atlantique, Thierry Lang convoque Debussy, Ravel, en même temps qu'il rameute ses mentors d'adolescence, Oscar Peterson notamment. Dans ses disques les plus récents, un triptyque baptisé Reflections et gravé en trio – sa formule de prédilection, le pianiste s'engage dans un lâcher-prise. Où la perfection technique paraît pour lui une question obsolète. Avec des instrumentistes de proximité, amis de longue date (Peter Schmidlin et Heiri Känzig), Lang continue d'affronter son clavier comme une surface mystérieuse.

Avec ce prix, avant de se lancer dans une tournée de quatre mois sur la route du Japon, il compte acquérir un Steinway. Du beau son en perspective, dans son village d'Ollon, où il a cofondé un festival voué aux improvisateurs cosmopolites. Thierry Lang, parce qu'il sait combien le jazz peut chavirer un parcours, veut partager cela.