Concert

Le piano grand format d’Evgeny Kissin

Classique. Le virtuose russe était en concert, dimanche soir, au Victoria Hall de Genève. Ovation au terme d’un marathon pianistique

C’est un mystère. Nul ne sait ce qui se passe dans la tête d’Evgeny Kissin: il est plus que jamais absorbé dans son monde. Dimanche soir, le public au Victoria Hall de Genève a ovationné le virtuose russe au terme d’un marathon pianistique. Cette forte tête ne s’est pas facilité la tâche, avec la Sonate Hammerklavier de Beethoven en première partie et des Préludes de Rachmaninov en seconde partie. De quoi laisser K.-O. un pianiste moyen, qui ne saurait tenir l’immense défi.

D’emblée, Kissin paraît plus agité que d’habitude: il cligne des yeux et fait des mimiques, le dos basculant en avant et en arrière. On s’en inquiète un peu – mais il maîtrise sa partition. Sa Hammerklavier est l’œuvre d’un architecte. Les attaques sont franches, les arêtes aiguisées.

Toute la structure est extrêmement lisible, avec un premier mouvement qui, s’il n’est pas aussi échevelé que celui du jeune Pollini ou d’un Stephen Kovacevich (ces deux-là étant les champions du métronome), paraît très véhément. Son piano est puissant, altier, modelé avec cette pâte sonore si typiquement «russe», s’appuyant sur des basses granitiques dès l’entrée en matière.

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Magnifique «Adagio»

L’«Adagio sostenuto», immense, sonne comme une longue plainte douloureuse entre terre et ciel. Kissin réconcilie les contraires. C’est à la fois sombre et clair, avec une conduite de la ligne extrêmement articulée tout en étant unifiée. La trajectoire harmonique, le jeu des nuances dans un va-et-vient permanent de tensions et de détente, presque insupportable, en font une interprétation très émouvante.

La «Fugue» finale est exécutée avec un brio impressionnant. La rythmique beethovénienne, implacable, les entrées fuguées au sein d’une polyphonie touffue mais jamais brouillonne, montrent à quel point Kissin maîtrise le sujet. Une Hammerklavier de haut vol.

L’âme russe de Rachmaninov

Avec Rachmaninov, le pianiste russe est naturellement dans son élément. Il sculpte le son à pleine pâte: le jeu est tellement buriné par moments qu’il en paraît un peu dur. Mais cette façon de se donner corps et âme à la musique, sans peur de creuser la nostalgie rachmaninovienne, est envoûtante. L’aplomb virtuose, la main gauche très dessinée, les chromatismes aux fêlures larvées (superbe Prélude opus 23 No 7), l’alternance d’orages et de soudaines percées de lumière composent un univers dense.

A l’apothéose du dernier Prélude opus 32 No 13, Kissin oppose un climat plus intimiste dans l’Etude opus 2 No 1 de Scriabine (jouée en bis) que Vladimir Horowitz affectionnait tant. Ici, on admire la capacité à clore cette pièce dans une atmosphère feutrée et crépusculaire, presque de résignation.

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