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Piano de grand seigneur

Il a entendu Sergueï Rachmaninov en concert dans des salles aux Etats-Unis et lui a serré la main. Il s’est formé auprès de David Saperton, gendre du grand Leopold Godowsky pour lequel il a joué, ainsi qu’auprès de Josef Hofmann au Curtis Institute de Philadelphie. Jorge Bolet (1914-1990) était d’un autre temps, tiré à quatre épingles, la raie de côté, moustache finement taillée. Un pianiste au chic inimitable, consacré sur le tard, alors qu’il avait plus de 60 ans.

En 1977, la grande maison de disques Decca signait un contrat avec le pianiste américain d’origine cubaine (âgé alors de 63 ans) pour graver des disques très appréciés des connaisseurs. On lui doit une anthologie de pièces de Liszt, dont il s’était fait le spécialiste. Mais c’est oublier que Jorge Bolet avait gravé une première série d’enregistrements pour les firmes américaines RCA Victor et Columbia ainsi que pour le petit label espagnol Ensayo, entre 1958 et 1982.

Ces enregistrements le révèlent au sommet de son art. En pleine possession de ses moyens, Jorge Bolet interprète les Etudes d’exécution transcendante de Liszt avec un panache exceptionnel. Il n’était pas le chantre de la vitesse, osant prendre des tempos «confortables» dans ces Etudes (Lazar Berman et György Cziffra y étaient plus rapides), mais il les élevait à un rang supérieur. Deux versions sont présentées ici, l’une en mono datant de 1958 (avec une sélection d’études), l’autre en stéréo datant de 1969 et 1970, aux prises de son bien meilleures.

Jorge Bolet excellait dans le genre de la transcription. Il conférait une noblesse irrésistible à des pièces comme le Liebesleid de Fritz Kreisler arrangé par Rachmaninov (un must!). Un bouquet de transcriptions absolument délicieuses, parmi lesquelles on pourrait citer aussi le Prélude de la 3e Partita pour violon de Bach.

Les paraphrases d’opéra de Liszt sont non moins passionnantes, comme celle sur Rigoletto de Verdi. Le CD «Bolet Rediscovered – Liszt Recital» recèle des joyaux, dont l’Etude de concert «Un sospiro». Cette manière de faire respirer la phrase, de faire en sorte que la ligne mélodique «s’élève et retombe, retombe et s’élève» (les mots sont de Bolet lui-même) sont incomparables. Le Rêve d’amour No 3 (tube romantique!) est d’une pudeur noble, sans la moindre afféterie.

Bolet affectionnait les pianos de concert Baldwin et Bechstein, qu’il préférait aux Steinway, d’où les attaques – parfois sèches – qui claquent un peu dans les aigus. Son jeu était d’une grande transparence, recherchant la perfection jusque dans les détails.

Son récital mythique en février 1974 au Carnegie Hall de New York – celui qui relança sa carrière – est offert dans son intégralité. Si les Préludes de Chopin sont discutables à certains égards (sonorités un peu métalliques, technique «lisztienne»), Jorge Bolet reste fidèle à son éthique. En concert, il n’avait pas peur de se mesurer à des chevaux de bataille comme l’Ouverture de Tannhäuser transcrite par Liszt, réputée injouable! Le Quintette de Franck et le Concert pour violon, piano et quatuor à cordes de Chausson avec le Quatuor Juilliard (enregistrements plus tardifs datant du début des années 80) complètent ce bel hommage au pianiste américain.

Jorge Bolet. The Complete RCA and Columbia Album Collection. 10 CD RCA Red Seal/Sony Classical. Env. 40 francs