jazz

Le piano à haut risque d’Ahmad Jamal

Avec «Blue Moon», un des derniers monstres sacrés du jazz rafle la mise et signe l’un des disques les plus vertigineusement jeunes de ce début d’année

Genre: jazz
Qui ? Ahmad Jamal
Titre: Blue Moon
Chez qui ? (Jazz Village/Musicora)

La vie de ce disque! S’y démène comme un beau diable (sûr qu’il y a du pacte faustien chez ce coureur de claviers au credo libertin) un don Juan de 81 printemps qui courtise tout ce qui bouge et qui donne envie de courir à grandes enjambées vers la vieillesse tant elle semble d’humeur jouissive. Qu’Ahmad Jamal n’ait pas l’âge de ses artères, on s’en doutait un peu depuis ses dernières frasques ­enregistrées, mais ce Blue Moon confié à un nouveau label est l’aboutissement d’une gestation à vrai dire assez accidentée, qui l’a définitivement coupé de son premier public pour l’ouvrir à un autre.

Il faudrait bien sûr examiner ce que cette sensation de table rase a d’excessif, et dire ce qu’il y a de permanence cachée entre l’élégant chuchoteur du plus beau trio des late 50’s et le gamin frondeur qui saute à pieds joints dans des flaques d’eau qu’il semble s’ingénier à multiplier sur son passage. On entend à nouveau ce qui manquait aux formations précédentes du pianiste, et dont découlait la magie du trio historique avec Israel Crosby et Vernell Fournier: un son de groupe, soit cet espace utérin parfaitement protégé où l’on peut, à l’abri des agressions extérieures, faire les quatre cents coups en toute impunité. Jamal ne s’en prive pas: il en rajoute même, frôlant le grivois (la façon dont il trousse la très classieuse «Laura» relève pénalement de l’outrage aux bonnes mœurs), sûr d’avoir trouvé dans ses nouveaux partenaires des complices à la fois malléables et redoutablement incitatifs. Ce sont Reginald Veal à la double bass , Herlin Riley à la batterie et Manolo Badrena aux percussions, qu’un Jamal plus directif que jamais constitue en triumvirat soudé du frisson rythmique.

Sur cette assise qui fait bloc tout en épousant les coups de roulis déclenchés par les caprices d’un capitaine de bateau ivre, le piano de Jamal redevient ce qu’il a toujours idéalement ambitionné d’être: un résumé du monde à l’état sauvage, avec ses gouffres propices à tous les complots, ses étendues giboyeuses où rôdent d’indomptables prédateurs, ses pics vertigineux à peine accessibles au regard. Délire mégalomane ou sagesse ultime? Ni l’un ni l’autre: juste un rêve d’enfant curieux de tout, qui s’est mis en tête d’exploiter toutes les ressources de l’instrument sur un mode ludique. Cela donne, au fil des improvisations, ces architectures folles à la Gaudí, ces escaliers piranésiens que l’on dévale à toute allure pour s’apercevoir qu’ils ne mènent nulle part – ce qui fait de Jamal, avec Monk, le plus grand bâtisseur d’utopies de l’histoire du jazz. Ce piano à haut risque, on ne voudrait pas non plus en faire une machine à arracher des cris d’effroi aux âmes sensibles: Jamal n’est pas le ­taliban bourru des élans romantiques, tout au plus leur purificateur lorsqu’ils prennent cette tournure gnangnan qu’il a toujours abhorrée.

Intentionnellement ou non, il place au centre de son disque la mélodie accrocheuse d’un tube potentiel: «I Remember Italy» a le lyrisme fraternel d’un poème de Vigneault et la tendresse lancinante d’une mélopée de Dollar Brand-Abdullah Ibrahim. Ou du «Poinciana» qui l’a jadis fait grimper dans les charts .

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