L'évidence. Un artiste qui sait ce qu'il veut éclipse inévitablement le doute. Il veut la vérité, il devient un canal. A travers lui, un message est délivré qui ne lui appartient pas. C'est la parole de l'univers, elle touche chacun.

Jonathan Gilad a beau avoir 20 ans, il est pénétré de cette sagesse-là. Lundi soir, il donnait un récital au Victoria Hall de Genève. A chaque concert, il affine sa conscience des œuvres qu'il joue, sachant que le chemin ne vient que de commencer. Car l'évidence exige un lâcher prise doublé d'une vigilance de tous les instants.

On dit des jeunes musiciens qu'ils n'ont pas le trac. Le pianiste Claudio Arrau a longtemps joué ainsi, jusqu'au jour où la scène de concert est devenue une arène. Soudain, il a fallu se battre, conquérir sa place. Jonathan Gilad, lui, continue à étudier les mathématiques. Son avenir, dit-il, est incertain. Mais en vérité, il envisage la musique comme un maillon dans un grand système – la pensée de l'homme. C'est pourquoi il interrompra ses concerts en avril pour préparer les concours d'entrée dans des hautes écoles françaises. Jonathan Gilad ne sait pas encore s'il deviendra pianiste ou ingénieur.

Laver les anxiétés du monde

Pas une once de préciosité ou d'arrogance dans son jeu. Tout est soupesé, certes, mais au service de l'émotion pure. Le piano de Jonathan Gilad coule avec un naturel saisissant, c'est une source d'eau fraîche qui jaillit des profondeurs. Et qui vient laver toutes les anxiétés du monde.

Dans La Tempête de Beethoven, le pianiste vit le drame, mais il reste en position d'observateur. Le mal est mis à nu, pédale minimale. Comment ne pas s'enliser dans les Variations sur un thème de Corelli de Rachmaninov? Toujours cette même densité minérale qui s'effrite au contact de la lumière. Et voilà que le ton paraît trop insouciant dans l'Adagio de la Sonate en ut mineur D958 de Schubert: les épisodes défilent en vitesse accélérée. Le Finale n'en paraît que plus diabolique – une «danse de la mort» selon Alfred Brendel. Jonathan flirte avec les squelettes tout en déjouant leurs pièges. Souffle haletant.

L'évidence? La voici dans Chopin. Le 1er Impromptu, offert en bis, coule avec cette nonchalance supérieure qui est le propre des grands – Arthur Rubinstein. Et Jonathan Gilad énonce la cantilène centrale dans la Fantaisie-Impromptu sans apprêt ni fioriture. Une conversation à deux, une conversation entre l'artiste et le monde.