András Schiff joue comme il est. C’est un aristocrate du clavier, qui déteste l’emphase et la «vulgarité». Il se refuse à tout effet gratuit. Il parle avec douceur et courtoisie. Il aime partager ses connaissances acquises au fil de longues années de recherche. On lui doit une imposante somme de disques, consacrés à Bach, Mozart, Schubert et Schumann, et des conférences passionnantes dédiées aux 32 Sonates de Beethoven que l’on peut visionner sur Internet.

Après trois concerts donnés au Gstaad Menuhin Festival (dont un splendide récital avec les Variations Goldberg), il enchaîne avec deux concerts au Verbier Festival. Il y a une semaine, il se confiait à l’occasion d’une rencontre au Gstaad Palace. Chaleureux, affable, apostrophant le barman en italien, il évoquait ses amours avec Bach, mais parlait aussi du concerto L’Empereur qu’il joue ce soir à Verbier et du compositeur russe Mieczyslaw Weinberg, dont il interprétera le Quintette pour piano aux côtés du Quatuor Jérusalem, ce samedi.

«Bach, mon compositeur favori»

«Bach m’a accompagné depuis les débuts et a toujours été mon compositeur favori. Enfant, j’adorais écouter les Concertos brandebourgeois et la Suite en si mineur pour flûte, avec la fameuse «Badinerie»! Comme cette musique est celle d’un maître du clavier, elle tombe très naturellement sous les doigts. Du reste, depuis l’âge de 18 ans, je ne fais plus des gammes ou des exercices quand j’entame une session de travail. Je joue une heure de Bach tous les jours. Ça me donne une stimulation intellectuelle et émotionnelle que les Etudes de Czerny ne me procurent pas – je les déteste [rires]!»

«La spiritualité de Bach»

«La musique de Bach est très spirituelle. Vous ne devez pas nécessairement partager la même religion ou les mêmes croyances que lui, mais je crois que, quand on joue Bach, on doit se mettre sur sa longueur d’onde. Les pièces sacrées et profanes sont issues du même homme. Prenez la «25e Variation» des Variations Goldberg: elle pourrait être issue de la Passion selon saint Matthieu. De même, vous avez dans les Passions ou la Messe en si des mouvements de danse (menuet, bourrée, passepied, etc.). C’est le même esprit qui est à l’œuvre.»

L’apprentissage chez 
George Malcolm

«Quand j’ai rencontré George Malcolm, j’avais 12 ans. Il m’a enseigné le style et la liberté. Chez Bach, vous avez des libertés, beaucoup plus que chez Chopin, où tout est noté. Une partition écrite de Bach ne contient pratiquement pas d’instructions de tempo, de nuance, de dynamique sonore, d’articulation ou de phrasé. C’est à vous de trouver votre propre tempo, votre propre caractère, et d’y inclure des éléments d’improvisation avec des ornements. George Malcolm m’a montré quelles sont les obligations et les libertés dans cette musique.»

Pédale ou pas de pédale?

«Moi, je pense qu’il ne faut pas utiliser beaucoup de pédale dans Bach. J’ai eu des débats passionnés à ce sujet avec mon collègue Murray Perahia, que j’estime beaucoup. Je l’utilise très parcimo­nieusement. Je me suis même obligé à jouer Le Clavier bien tempéré il y a deux ou trois ans sans pé­­­dale. D’une manière générale, je pense que les pianistes d’aujourd’hui jouent avec beaucoup de pédale, trop de pédale, parce que c’est commode, ça couvre les fissures.»

Pas trop d’emphase 
dans «L’Empereur»

«J’aime toujours aborder les chefs-d’œuvre comme s’ils étaient donnés pour la première fois. Ce 5e Concerto de Beethoven est une œuvre fantastique. On ne devrait pas être complaisant et répéter certains clichés d’interprétation: il n’y a absolument pas d’emphase dans cette musique. Et le mouvement final est une apothéose de la danse [il se met à chanter]. La transition entre le mouvement lent et le «Rondo» final est magique. On glisse de si majeur à si bémol majeur aux cors, et ce passage devrait être un moment qui change le monde, sinon ça ne vaut pas la peine.»

Weinberg

«Il y a des années, j’ai joué avec le Quatuor Borodine. Le violoncelliste Valentin Berlinsky [décédé en 2008] jouait encore au sein de ce quatuor. C’est lui qui m’a parlé de la musique de Weinberg, un proche ami de Chostakovitch. En 2011, je suis allé voir l’opéra Le Passager de Weinberg à l’English National Opera à Londres, et j’ai été ému par cette histoire très touchante de survivants des camps de concentration. Je suis impressionné par le Quintette avec piano. L’œuvre fait cinq mouvements. C’est très profond, elle a été écrite durant les pires moments de la Deuxième Guerre. Il y a des éléments d’ironie et de sarcasme. Je le préfère nettement au Quintette pour piano de Chostakovitch.»

«Chostakovitch surévalué»

«J’ai mes problèmes avec Chostakovitch. Aujourd’hui, ce compositeur est encensé au même titre que Mahler. Il y a des choses magnifiques, certes, les cycles de mélodies, certains quatuors, certaines symphonies, mais d’autres choses me paraissent surévaluées. Je réagis très mal à l’emphase et au fracas sonore. Le chef Kurt Sanderling m’avait ému aux larmes dans la 5e Symphonie. Or, sous d’autres baguettes, cette musique me paraît insupportable. Je lui avais demandé comment il avait réussi à me toucher pareillement. Il m’avait expliqué qu’il avait connu l’époque à Leningrad où, à tout moment, il fallait avoir sa valise prête au cas où le KGB viendrait frapper à votre porte le soir; on risquait de vous emmener au goulag. On le sentait dans son interprétation.»

András Schiff au Verbier Festival, 
www.verbierfestival.com