Classique

Le piano puissamment coloré de Piemontesi

Le pianiste tessinois a donné un très beau récital vendredi soir à Vevey, dans le cadre de la série de concerts «Arts et Lettres». Le programme était exigeant

A 36 ans, Francesco Piemontesi, musicien tessinois établi à Berlin, s’affirme comme l’un des meilleurs pianistes suisses. Son jeu s’est élargi ces dernières années; il a fait d’immenses progrès, tel qu’il l’a prouvé vendredi soir, lors d’un récital à la salle del Castillo de Vevey.

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Francesco Piemontesi est un pianiste sensible et «coloriste» doublé d’une dimension d’architecte. Rarement jouée, la Sonate en ré majeur D 850 de Schubert réclame une grande virtuosité dans ses assauts héroïques presque beethovéniens. Le piano de Piemontesi revêt une dimension orchestrale: le son est brillant et rond dans les attaques forte; les traits sont finement articulés dans les passages virtuoses, y compris dans le développement du premier mouvement comme saturé de notes!

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«Pianissimi» magiques et cristallins

Piemontesi déploie une large palette de couleurs dans le mouvement lent aux sections contrastées et variées. Il n’hésite pas à moduler le tempo, à tenir certaines notes plus longtemps que d’autres, à imprimer de subtils rubati à la phrase schubertienne teintée d’inflexions populaires. On y entend l’apport de Brendel sans pour autant que cette interprétation soit une pâle copie du maître. Tout est très sophistiqué – peut-être trop par moments – avec des pianissimi magiques et cristallins à l’aigu du clavier, dans un souci de varier sans cesse l’expression. Le «scherzo» est magnifiquement enlevé, le «rondo» brille par ses nombreux contrastes, parfois sanguins, jusqu’à une coda au toucher immatériel et délicat.

Giboulées de notes dans Debussy

Chez Debussy (le deuxième cahier d’Images), Francesco Piemontesi déploie tout un éventail de couleurs et soigne les plans sonores. Poissons d’or est d’une fluidité exceptionnelle, les giboulées de notes suggérant littéralement les mouvements des poissons dans l’eau! Ce piano éminemment modelé, sensuel, pourrait induire des effets plus estompés dans Et la lune descend sur le temple qui fut, pièce mystérieuse, voire mystique. Le piano de Piemontesi serait-il trop hédoniste?

Liszt: une grande arche

Sous les doigts du pianiste tessinois, la Sonate de Liszt émerge comme un poème épique d’un seul tenant. La conduite de la ligne, la façon de faire chanter les épisodes lyriques, l’intensité du mouvement central, ponctué d’éclats dans les graves (jamais durs) et de sonorités translucides, la clarté du «fugato», polyphonique, en font une lecture habitée et très organique. On peut regretter que la brillante technique de l’interprète soit parfois noyée dans un flot de pédale (les cascades d’octaves dans le premier mouvement). Mais la dimension mystique de l’œuvre émerge au détour de certaines phrases, comme dans les sublimes dernières mesures. Un récital de haut vol.

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