Musique

Piano Seven: dernier tutti et puis s’en vont

Après 30 ans de scène, la formation romande tire sa révérence avec deux concerts d’adieu. Rencontre avec François Lindemann, pianiste et fondateur de cet unique septuor

Pour la dernière fois, sept pianos accorderont leurs violons. Sept habiles paires de mains voltigeront pour faire naître des cascades de notes à l’unisson. Vendredi et dimanche prochains, le groupe Piano Seven donnera deux ultimes concerts en Suisse romande, plaquant ainsi un accord final à trente ans de carrière sur la scène musicale suisse et étrangère.

Si l’annonce du concert évoque un au revoir, celui-ci se veut plus ou moins définitif. «Ce sera peut-être comme les adieux de Charles Trenet ou d’Aznavour, qui ont duré des années», sourit François Lindemann, fondateur de Piano Seven. On le sent, l’envie est toujours là. Mais le poids logistique et organisationnel de la formation est devenu trop lourd à assumer pour le pianiste vaudois, qui assume à la fois le rôle de musicien, d’agent et de secrétaire depuis trois décennies. Et qui se réjouit de pouvoir se consacrer d’avantage à «travailler l’instrument», et à terminer son premier livre, qui raconte l’évolution du jazz à Lausanne et paraîtra à l’automne.

C’est pourtant avec un plaisir évident que François Lindemann revient sur l’aventure Piano Seven, dont la pérennité fait sa fierté. «Depuis les années 80, il est devenu difficile de faire vivre un groupe très longtemps. Bien que les membres de notre formation aient changé au fil du temps, nous avons a tenu ce pari».

Pianos solidaires

Un pari qui n’était pas gagné d’avance. Inviter sept géants de laque et d’ivoire, ces instruments d’ordinaire si solitaires, à venir jouer ensemble sur scène, l’idée était pour le moins audacieuse. Celle-ci naît en 1986, autour d’un verre que partagent François Lindemann et le pianiste suisso-chilien Sebastian Santa Maria sur une terrasse lausannoise. Les deux amis, qui s’amusent déjà en duo, songent alors à recruter d’autres passionnés pour les accompagner. À l’origine, une volonté de partage pour François Lindemann, habitué à former des groupes d’instrumentistes de tous horizons. «Je ne suis pas un solitaire. Rassembler des musiciens autour d’un projet, c’est mon credo. Peut-être parce que j’ai grandi dans les années 60, hautement associatives, durant lesquelles nous allions manifester avec nos instruments contre la construction de centrales nucléaires. Je pense qu’au-delà de l’esthétique pure, la musique doit permettre un vrai échange d’idées».

Après quelques coups de fil et un peu par hasard, ils se retrouvent à sept, dont le Vaudois Thierry Lang et le Genevois Olivier Rogg. L’équipe ainsi réunie se lance alors dans la composition pour quatorze mains, mêlant les influences jazz, latines ou russes dans un répertoire conçu comme un voyage à renouveler tous les trois ans.

Quelques mois plus tard, le jeune septuor se produit au Casino de Montbenon puis au Théâtre de Beausobre, deux représentations qui font salle comble et doivent même refuser du monde. La machine Piano Seven s’emballe, les musiciens s’envolent au Caire, au Brésil et jusqu’en Asie. Le premier concert du groupe à Shanghai, en 1997, figure d’ailleurs parmi l’un des plus beaux souvenirs de François Lindemann. «À la fin du spectacle, la moitié du public est montée sur scène et nous a suivis dans les loges pour faire des photos avec nous. C’était assez incroyable».

Compositeurs de l’extrême

Un succès international incarné par l’énorme classeur contenant toutes les coupures de presse à propos du groupe, en français comme en chinois, que François Lindemann a religieusement conservées et classées dans le même ordre. Sauf une, placée à l’envers. «La seule critique mitigée que nous ayons reçue», s’amuse-t-il. Celle-ci s’interroge: sept Steinway sur scène, était-ce vraiment nécessaire? François Lindemann rétorque: «Il faudrait alors se poser la même question pour un orchestre symphonique, car nous en avons recréé la logique. Un piano fait la mélodie, l’autre les basses, un troisième l’accompagnement et nous ne jouons pas toujours simultanément. Exactement comme les pupitres d’alti ou de hautbois se répondent».

Pour éviter l’effet cacophonie ou «poulailler», les pianistes devenus compositeurs de l’extrême soignent ces partitions à sept voix, laissant une grande place aux nuances… et peu à l’imprévu. «Généralement, chez les jazzmen, on parle de 10% d’écriture et 90% d’improvisation. Nous, nous faisons exactement le contraire!». Disposés en étoile sur scène et changeant régulièrement de clavier dans un vrai jeu de chaises musicales, les pianistes doivent tendre l’oreille en permanence pour que les timings soient irréprochables. «Si on finit tout de même par se perdre un peu, la clé est de jouer un mezzo-piano sur quelques mesures, pour écouter ses voisins et se calquer à nouveau au tempo».

Reste que l’unicité initiale du timbre rend le tout peu lisible pour le public. Au fil des ans, Piano Seven accueille donc en son sein des invités de cordes ou de cuivre, qui apportent à la formation une richesse de couleurs et de personnalités.

La magie du tutti

Sur les tabourets noirs aussi, on se succède. Une vingtaine de pianistes au total auront intégré, pour trois ans ou plus, la joyeuse bande de copains. Au point qu’au moment d’annoncer les noms des membres sur scène, François Lindemann a souvent du mal à se souvenir du septième. Et à chaque départ, aucune peine à trouver un remplaçant: les motivés viennent jusqu’à frapper à sa porte pour lui proposer leur candidature. À la recherche de cette expérience particulière que propose Piano Seven. «Se retrouver au milieu de tous ces pianistes sur scène procure un sentiment assez jouissif. Et ce n’est pas une question de volume, car nous sonnons moins fort qu’un groupe de rock, note François Lindemann. Mais cela crée comme un effet porteur et lorsque nous jouons des tutti, il y a quelque chose de magnifique qui se passe».

C’est au mythique auditorium de Stravinsky à Montreux, puis au Victoria Hall de Genève que se produira une dernière fois ce collectif à l’osmose parfaite, accompagné par Pascal Auberson au marimba et au chant ainsi que par un trio à cordes. Un programme tout en vitalité et en nostalgie. «Je n’aime pas le terme de best-of, mais nous jouerons un medley de compositions datant de différentes années. Tout ce qui fait la mémoire de Piano Seven».


Piano Seven en concert

Le 10 mars à Montreux, Auditorium Stravinsky

Le 12 mars à Genève, au Victoria Hall

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