Deux Festival de Locarno avancent de front. D'un côté, celui des projections et des événements publics. C'est le côté ensoleillé. Tels les cocktails tous sourires ou, place aux films, la présentation de The Rising, le drame historique et musical qui a inauguré l'écran de la célèbre place lombarde. Cette superproduction de Bollywood bouclait une boucle: la directrice artistique Irene Bignardi avait conquis le public, lors de son premier exercice en 2001, avec un autre produit grandiloquent du sous-continent indien: Laagan, qui provoque encore des trémolos dans la voix de ceux qui s'en souviennent.

Mercredi, le public avait parfaitement compris l'intention d'Irene Bignardi: inviter en ouverture de sa dernière programmation, cet imaginaire indien qui lui avait permis de conquérir le cœur des festivaliers. Si bien que les applaudissements l'ont emporté à l'issue de la projection. Pourtant, The Rising, sorte de Spartacus de la lutte anti-Britanniques, n'a pas le panache de Laagan. Et de loin: quand le scénario d'un film bollywoodien ne tient pas la route, le jeu catastrophique des acteurs, l'usage pompier des mouvements de caméra et l'humour involontaire suintent jusqu'à la nausée.

Cette faute de goût a donné du grain à moudre à l'autre Festival de Locarno, celui, particulièrement orageux cette année, qui se déroule en coulisses. Il y est question, notamment, de la programmation de la piazza Grande. Une bonne partie des distributeurs suisses – qui achètent les droits d'exploitation des films du monde entier pour remplir les salles du pays toute l'année – ne sont pas contents. Ils se plaignent de ne pas pouvoir suffisamment profiter de l'extraordinaire vitrine de promotion que constitue ce grand cinéma à ciel ouvert.

Surtout, ils notent que seuls quatre des seize films projetés cette année sur la piazza Grande proviennent de leurs catalogues respectifs. Les douze autres sont soit des importations directes du festival (sept films), soit des classiques dépoussiérés (Furyo, Bandits Bandits, Nashville, Macbeth et Being John Malkovich). «Il est décevant de voir, note un distributeur qui tient à garder l'anonymat, comment la programmation de la Piazza est de plus de plus une programmation de Cinémathèque (avec des hommages en masse). D'autant que nous avions proposé des nouveaux titres très intéressants. Mais l'organisation nous a répondu qu'elle ne veut pas d'œuvres déjà projetées dans d'autres festivals. Or, au final, l'un des seuls nouveaux films, c'est le Wim Wenders, Don't Come Knocking, qui était à Cannes. Allez comprendre…»

La colère gronde au point que, jeudi lors de l'apéritif du rendez-vous des distributeurs et des exploitants de salles (le Trade Show), le président du festival Marco Solari a tempéré: «Je sais que vous avez des difficultés avec la direction artistique. Mais nous avons besoin de vous!» Il faut dire que le feu couve depuis plusieurs mois, voire plusieurs années. Un distributeur – qui ne souhaite pas être cité lui aussi, preuve que l'affaire est délicate, d'abord par ses importants intérêts financiers – nous a transmis un échange de courrier daté de ce printemps. A l'Association suisse des distributeurs de films (ASDF) qui s'inquiétait de la programmation de la piazza Grande, Irene Bignardi a répondu, en substance, être désolée d'apprendre que l'ASDF n'apprécie pas ses choix. «Nous préférerons toujours, écrivait-elle, un bon film qui n'est pas une première à un moins bon film qui est une première mondiale.» Appelant aux meilleures relations possibles entre le festival et les distributeurs suisses, elle terminait en leur demandant de préciser ce qu'ils imaginent être une programmation plus attractive.

Cuisine interne? Pas seulement: ces tensions ont des répercussions sur l'offre finale. D'autant que les choses semblent s'être envenimées. D'un côté comme de l'autre, les piques fusent et, mercredi encore, dans un entretien accordé au quotidien zurichois Tages Anzeiger, Irene Bignardi déclarait: «Certains distributeurs n'ont pas compris que Locarno est un événement d'envergure internationale. Mille journalistes de Suisse comme de l'étranger sont accrédités ici; cela représente une promotion incroyablement importante. De plus, le Festival du film est probablement l'événement suisse qui possède le plus grand rayonnement. En faire partie est un honneur. Mais certains distributeurs souhaitent une soirée particulière, un écran particulier – et si, quelle qu'en soit la raison, nous ne pouvons pas répondre à leurs exigences, ils coupent toute coopération avec nous.»

Du côté des distributeurs, beaucoup ne souhaitent pas envenimer le débat. Ils espèrent avant tout que ces querelles permettent de porter un regard constructif sur le futur. Sous-entendu le futur avec, dès ces prochains mois, le successeur* de la directrice artistique du festival. Plus ouvertement, Miriam Raccah, qui gère l'antenne romande de la compagnie de distribution zurichoise Ascot Elite, atteste que «la programmation (d'Ascot Elite) trouve difficile de travailler avec le festival dont l'organisation laisserait à désirer». Leo Baumgartner, directeur général de Fox Warner pour la Suisse, abonde dans le même sens: «Il est un peu difficile» de travailler avec Locarno, mais, modère-t-il, «j'imagine que ce n'est pas différent de ce qui se passe avec n'importe quel autre festival». Et de regretter, néanmoins, que le prochain Kiss Kiss Bang Bang de Shane Black, que ses bureaux distribueront prochainement en Suisse, n'ait pas été retenu à Locarno. Il est vrai que cette formidable comédie policière, vue hors compétition à Cannes, aurait rendu le bollywoodien The Rising encore plus pataud qu'il ne le fut mercredi soir.

58e Festival international du film de Locarno, jusqu'au 13 août. http://www.pardo.ch

*La langue de Marco Solari, président du festival, a encore fourché. Jeudi, lors de l'apéritif du Trade Show, il a évoqué, parlant de la succession d'Irene Bignardi, «la nouvelle directrice», avant de se reprendre, gêné: «…ou le nouveau directeur!» Ce n'est pas la première fois qu'il commet ce genre de lapsus révélateur. Des derniers papables évoqués (ils seraient maintenant trois), la Française Marie-Pierre Macia, ex-déléguée de la Quinzaine des réalisateurs à Cannes, aurait donc la main puisque les deux autres sont des hommes: Frédéric Maire, journaliste et cofondateur de La Lanterne magique, et Jean Perret, directeur des Visions du réel de Nyon. Réponse: dimanche 14 août.