Dans les diverses manifestations de son inventivité, Picasso ne cesse d'étonner. Ainsi de son travail céramique, réalisé dans les années 50 et 60 auprès du couple Ramié, fondateur de l'atelier Madoura. La galerie Krugier à Genève expose un choix significatif des fruits de cette collaboration avec les Ramié et les artisans de leur fabrique à Vallauris en Espagne. Collaboration, parce que Picasso n'est pas céramiste, il n'a notamment jamais appris la technique du tour. Alors, il confie aux professionnels la réalisation des poteries qu'il conçoit, ou il utilise des supports existants, caractérisés par leur aspect brut, leur forme simple et généreuse, leur poids: il ne prise pas les transparences de la porcelaine, il aime bien plutôt les épaisseurs, les irrégularités, qu'il accentue, dont il tire parti pour insister sur l'expressivité des motifs.

Un rien suffit: le modèle de l'assiette est un des plus prisés, et là-dessus l'artiste peint, en quelques traits, un visage, qui dès lors existe et persiste dans la mémoire, une main, non pas ouverte, mais un peu fermée, une tête de chèvre, avec les deux petites cornes dressées. Ou bien Picasso intervient sur des carreaux, rectangulaires ou hexagonaux, il y esquisse des taureaux, il grave, il sculpte la matière. Le plus souvent, le support porte un motif figuratif, presque enfantin, empreint de cette fraîcheur qu'on serait en mal, adulte, d'extraire des profondeurs de soi-même. On sent le plaisir pris par l'artiste à cette entreprise, qui l'a confronté aux surprises inhérentes à la cuisson et aux réactions chimiques des engobes et des oxydes.

Et ce plaisir est contagieux. Comme Picasso a réinventé le collage, en recourant à des éléments pauvres et quotidiens, il a redécouvert la jouissance qui consiste à manipuler la terre, à la voir prendre forme, dureté et éclat. Il a inséré dans la matière encore humide des éléments qui donnent au dessin un volume, par là un pouvoir expressif plus intense.

Picasso, le feu et la terre. Galerie Jan Krugier, Ditesheim & Cie (Grand-Rue 29-31, Genève, tél. 022/310 57 19). Lu-ve 14-18h, sa 11-17h. Jusqu'au 25 février.