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Sculpteur et modèle agenouillé, de la Suite Vollard, 8 avril 1933 Eau-forte sur vergé, 367 x 298 mm Musée Jenisch Vevey, Fondation Werner Coninx.
© Succession Picasso / 2018, ProLitteris, Zurich Photo Julien Gremaud

Exposition

Picasso, le clou du spectacle

Du cirque à la tauromachie en passant par la joute des corps, le théâtre est un thème central dans l’œuvre de Picasso, qui aimait donner à voir. Traversant les soixante ans de carrière de l’artiste, le Musée Jenisch de Vevey explore les liens tissés entre la scène et l’atelier

Picasso fait partie de ces artistes qu’on a l’impression de connaître par cœur. Nous sommes abreuvés depuis l’enfance d’images de ses peintures, d’anecdotes sur sa vie de génie et de discours hagiographiques sur son travail. Tout cela laisse finalement peu de place à l’expérience directe de ses œuvres, ou parfois même à la curiosité.

En proposant une traversée de plus de soixante ans de carrière, le Cabinet cantonal des estampes du Musée Jenisch, à Vevey, propose en quelque sorte une séance de rattrapage à celles et ceux qui croiraient en savoir suffisamment. Organisée à partir des fonds de deux dépôts successifs, celui de la Fondation Werner Coninx et celui de la Fondation Jean et Suzanne Planque, l’exposition est centrée sur le thème du spectacle.

«Du premier au dernier jour, une seule et unique ambition aura obsédé l’artiste espagnol: voir et faire voir», écrit Florian Rodari, commissaire, dans le catalogue. A partir de ce postulat, l’exposition s’organise autour de motifs qui permettent à ce «théâtre du regard» de se déployer: la tauromachie, l’étreinte ou le couple, et les rapports de l’artiste et de son modèle au sein de l’atelier. De plus, elle montre clairement que Picasso n’envisage pas la gravure comme la peinture. Le rapport à la ligne, l’épure du noir et du blanc l’amènent à réaliser des œuvres souvent plus narratives.

Du cirque à l’atelier

Les premiers essais de gravure datent de 1905. Picasso, «fasciné par les jeux de miroir et d’inversion que propose l’inscription de son trait dans le cuivre», comme le note encore Florian Rodari, n’expérimente alors que pour lui-même, sans souci de commercialiser ses productions. Il réalise des œuvres sur le thème du cirque, un lieu qu’il affectionne particulièrement et qu’il fréquente régulièrement, en quête de réconfort.

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En 1913, le célèbre marchand Ambroise Vollard réunit ses premiers essais dans une édition intitulée Saltimbanques, à laquelle l’exposition consacre toute une salle. Il fait d’ailleurs produire de nouveaux tirages de certaines gravures. Picasso, encore très pauvre au début de sa carrière, ne travaille en effet que sur des cuivres de qualité médiocre, qui donnent aux fonds un grisé parfois un peu sale, que l’on aperçoit sur certaines estampes de la série.

L’exposition présente également la Suite Vollard, un ensemble d’une centaine de gravures que le marchand commande à Picasso quelques années plus tard et qu’il édite en 1939. Picasso y renoue avec des motifs qu’il aime, du cirque à l’atelier, en passant par la mythologie, dans la lignée de ses compositions autour des Métamorphoses d’Ovide, publiées par Albert Skira à Lausanne en 1931.

Impressionnante vitalité

On peut également découvrir au premier étage du musée, dans le Pavillon de l’estampe, la Suite des 347, une série remarquable réalisée entre mars et octobre 1968 par l’artiste, alors âgé de 87 ans. Installé dans l’arrière-pays cannois, Picasso travaille sans relâche en collaboration avec ses taille-douciers Aldo et Piero Crommelynck, qui possèdent depuis 1963 un atelier à Mougins. Leur proximité géographique rend possible des échanges quotidiens entre eux. Picasso dessine, teste, tire avec eux des épreuves puis modifie ses plaques jusqu’à satisfaction. De ces quelques mois de travail acharné naissent plus de 300 cuivres.

L’impressionnante vitalité de l’artiste s’y traduit de diverses manières. Thématiquement, d’abord, puisqu’il s’agit en grande partie d’estampes érotiques, à la sexualité explicite, présentant des corps nus en cascade, des scènes d’amour débridées ou plus tendres, souvent observées par un voyeur caché dans un coin de la composition. Mais elle s’exprime également dans la puissance des expérimentations formelles auxquelles il se livre. Cette intense créativité traverse toute l’exposition, qui donne à voir les jeux stylistiques employés par l'artiste, parfois au sein d’une même œuvre.

Dans La femme au singe, par exemple, une lithographie éditée en 1954, il change de style entre la partie gauche de la composition, esquissée à gros traits, et la droite, beaucoup plus réaliste. Il en résulte une étrange tension comique, qui enrichit la lecture de cette scène classique d’atelier. Picasso pousse ainsi son intérêt pour le spectacle jusqu’à théâtraliser son propre style. De l’idée de l’atelier comme théâtre et comme arène à la création envisagée sous l’angle métaphorique de la puissance sexuelle, en passant par la figure bestiale du Minotaure comme alter ego de l’artiste, tout se tient. Et l’exposition ne se contente pas de capitaliser sur l’image d’un Picasso en créateur passionné, elle démontre sa pertinence. Son exploitation maximale des ressources de l’estampe est certainement la découverte la plus spectaculaire de cette très belle exposition.

Sempiternelle muse

S’il y a malgré tout une critique à formuler, elle serait du côté de la manière aujourd’hui franchement datée dont l’artiste envisageait les rapports homme-femme. A l’homme la puissance créative, à la femme le rôle sempiternel de muse, une figure omniprésente dès les premières œuvres, et aux contours sans cesse renouvelés, au gré de la vie de l’artiste et des rencontres qui l’ont émaillée. Cette répartition rigide des rôles est bien loin, il faut le reconnaître, de la modernité fulgurante à laquelle l’œuvre de Picasso est associée: on ne peut pas être moderne partout.

En parallèle de cette présentation des estampes de Picasso, le Musée Jenisch propose une exposition plus réduite d’œuvres d’Oskar Kokoschka. Il abrite en effet depuis 2012 un espace dédié à la Fondation Kokoschka, créée à Vevey en 1988.

Dans la partie consacrée aux expositions temporaires, on pourra découvrir cet été un accrochage autour du thème du cheval. Les œuvres de l’artiste autrichien sont en effet peuplées de créatures équines. Elles sont autant des emblèmes de l’expressionnisme (l’histoire de ce mouvement débute ainsi avec la création du groupe Der Blaue Reiter, le Cavalier bleu, en 1911 à Munich) qu’un symbole de la vivacité qui caractérise par ailleurs sa peinture.

Coulisses de la création

L’exposition présente notamment une très belle série de dessins d’une grande simplicité, tirés de ses carnets de croquis et réalisés aux crayons de couleur, que l’artiste avait l’habitude de tailler grossièrement au couteau. Du thème du cirque au goût pour les peintures pariétales, quelques échos se créent ainsi entre les deux expositions.

Et là encore, on entrera dans les coulisses de la création. Le nouvel accrochage des salles permanentes présente en effet une sélection précise de pièces maîtresses de la collection, mais aussi une installation, conçue comme une interprétation de l’atelier de Kokoschka à Villeneuve, où il vécut de 1953 à son décès en 1980. On y découvre ainsi ses livres fétiches, des pièces de sa collection personnelle, mais aussi tout le matériel avec lequel il avait l’habitude de travailler.


«Picasso. Lever de rideau, l’arène, l’atelier, l’alcôve» et «En selle! Kokoschka et les équidés», Musée Jenisch, Vevey. Jusqu’au 7 octobre 2018. www.museejenisch.ch

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