A la fin de l’année 1908, alors qu’il commence les premières esquisses qui conduiront à Pain et compotier aux fruits sur une table, la grande nature morte des débuts du cubisme, Pablo Picasso (1881-1973) a 27 ans. Il n’est plus le jeune homme ambitieux mais influençable qui est arrivé à Paris avec le XXe siècle. Il a abandonné le style misérabiliste de la période bleue et l’élégance mélancolique de la période rose. Il expose et vend déjà régulièrement ses tableaux. Il a rencontré quelques-uns des plus grands collectionneurs installés à Paris, les Stein notamment, grâce auxquels il a élargi ses horizons. Il a surtout exécuté Les Demoiselles d’Avignon (1907) après y avoir travaillé pendant des mois, une toile qui a donné des frissons aux rares proches qui ont eu l’occasion de la voir avant qu’il ne la roule dans un coin de son atelier où elle restera durant une dizaine d’années.

Les Demoiselles d’Avignon surnommé aussi Le Bordel philosophique, ses cinq personnages terribles et sa nature morte au premier plan qui rend hommage à celle du Bain turc d’Ingres, est un passage à l’acte. Picasso rompt avec la virtuosité qui le rendait si séduisant. Il rompt avec la tradition académique. Même si la toile reste confidentielle, cette démolition sera suivie d’une période de reconstruction dont Pain et compotier est une étape essentielle. Car un autre maître est entré dans l’œuvre picassienne, Cézanne, dont la grande rétrospective organisée au Salon d’automne de 1907, après sa disparition en 1906, suit l’achèvement des Demoiselles.

Pain et compotier aux fruits sur une table se réfère à Cézanne et à ses natures mortes. Picasso y réunit les objets-signes cézanniens: la table avec son plan rabattu, la coupe de fruits, le pain, le linge, mais aussi la tonalité générale avec des accents verts et des taches colorées, enfin la touche picturale. Il commence à rompre la continuité des surfaces et à accentuer les contrastes entre elles, ce qui caractérisera la période du cubisme analytique. Le deuxième plan est entièrement occupé par un rideau dont le drapé revient sur un exercice pictural classique. Ce rideau a une histoire que les esquisses retrouvées plus tard permettent de reconstituer.

En 1907, après bien des hésitations, Picasso avait installé ses Demoiselles d’Avignon devant un rideau que le personnage de droite au fond écarte des deux bras, peut-être pour voir, peut-être pour participer à la fête. Or, les esquisses de Pain et compotier révèlent que le premier projet de Picasso fut de peindre une fête bacchanale. Ces esquisses sont connues sous le nom de Carnaval au bistrot. Sur certaines d’entre elles on voit des figures qui rappellent celles de la période rose, sur d’autres celle des Demoiselles. Ces personnages apparaissent entre les plis d’un rideau écarté, comme celui du tableau de 1907.

Bouleversement

Jusqu’à la rétrospective Cézanne, l’œuvre de Picasso est consacrée pour l’essentiel à la figure humaine comme elle le sera de nouveau à partir de la fin des années 1910. Les recherches cubistes vont entraîner le peintre vers d’autres préoccupations pendant un peu moins de dix ans. Il exécutera quelques portraits cubistes célèbres comme celui de ses marchands Ambroise Vollard et Daniel-Henry Kahnweiler mais, dès 1908, il reprend avec acharnement le thème cézannien de la nature morte car il lui permet d’explorer les caractéristiques visuelles des objets et leur rendu pictural. Ce travail le conduira au collage à partir de 1912, avec Nature morte à la chaise cannée, où un cannage est fixé sur la toile, et aux assemblages de bois ou de tôle découpée.

Les esquisses de Pain et compotier permettent de suivre la pensée de Picasso en action. Il semble avoir décidé rapidement de la composition générale et de la position de la table avec son plateau rond replié. Il essaie ensuite différentes versions avec ou sans objets et il fait varier les postures des personnages qu’il situe derrière cette table ou parfois sur les côtés, comme sur une scène de théâtre. Mais le rideau, les objets et la géométrie prennent de plus en plus d’importance alors que l’anecdote carnavalesque en a de moins en moins. Dans la version finale, la table est toujours là, identique; les personnages ont disparu. Les objets de la nature morte et le drapé du deuxième plan les ont entièrement remplacés.

Le rideau est tombé pour plusieurs années sur une période de l’art et de la vie de Picasso qui se consacrera alors à son œuvre cubiste et bouleversera les données de la peinture du XXe siècle. Mais il se relèvera sur de nouveaux personnages en 1917, quand Picasso peindra celui du ballet Parade pour la troupe de Diaghilev.