Martha est cadre, Sean chef de chantier. Il est aussi bourru qu’elle est lumineuse. Formant un couple que l’on qualifierait volontiers d’improbable, ils attendent leur premier enfant. L’accouchement aura lieu à la maison, ont-ils décidé, préférant offrir aux premiers pleurs de leur bébé le confort du nid familial plutôt que la froideur d’une clinique. Mais suite à ces premiers pleurs, à la joie indicible de voir une vie démarrer, le drame surgit: la fréquence cardiaque du nouveau-né chute, jusqu’à s’arrêter. La sage-femme qui les accompagnait est impuissante… La longue séquence introductive de Pieces of a Woman, éprouvante, raconte cela, une naissance et une mort rappelant le cycle de la vie.

Le couple est détruit, dévasté. Martha est littéralement démembrée, en morceaux, ce que dit ce titre, Pieces of a Woman. Comme souvent suite à une telle tragédie, leur relation, qui semblait fusionnelle, va peu à peu s’effriter, d’autant plus que la mère de la jeune femme va s’en mêler; c’est la faute de la sage-femme, il faut se battre afin de la faire condamner, estime-t-elle.

Tout en retenue

Découvert au début des années 2000 avec ses premiers courts métrages montrés à Cannes, où il a pu bénéficier du programme de la Cinéfondation, Kornél Mundruczó a vu ses cinq premiers longs métrages – dont les remarqués White God (2014) et Jupiter’s Moon (2017) – présentés dans différentes sections du festival français. Double nouveauté avec Pieces of a Woman: premier film en anglais – il se déroule à Boston – et première sélection, en septembre dernier, à la Mostra de Venise. Le Hongrois travaille aussi pour le théâtre et l’opéra – il a mis en scène L’Affaire Makropoulos l’automne dernier au Grand Théâtre de Genève, dans une version finalement présentée sans orchestre avant l’annulation de ses dernières représentations.

Sur «Jupiter’s Moon»: La fable du migrant qui lévitait

Face à l’impossibilité d’une exploitation en salle, Pieces of a Woman vient de débarquer sur la plateforme Netflix, qui en a acquis les droits. Peut-être parce qu’elle avait produit Marriage Story (2019), de Noah Baumbach, qui traitait déjà d’un couple au bord du gouffre. Mais là où le cinéaste new-yorkais misait sur une emphase mélodramatique, portée par un duo d’acteurs (Scarlett Johansson et Adam Driver) n’hésitant pas à en faire des tonnes, Mundruczó signe une partition plus intime, plus en retenue, ce qui passe notamment par l’utilisation d’une musique jazz et orchestrale qui ne surligne jamais l’émotion.

De même, Vanessa Kirby (primée à Venise) et Shia LaBeouf ne tendent (presque) jamais vers la pure performance. Et c’est l’éloignement progressif de leurs personnages qui fait le ciment du récit: tandis qu’elle va tenter de survivre avec les stigmates d’une maternité éphémère, lui va trop rapidement retrouver ses instincts de mâle, comme si la perte d’un enfant n’était qu’une péripétie. Mundruczó a en outre cette excellente idée: si son film se déploie sur une durée de huit mois, il se contente de raconter huit journées – une par mois, comme autant de petites pièces d’un grand puzzle qui restera forcément incomplet, laissant ainsi une grande place à l’imaginaire du spectateur.


Pieces of a Woman, de Kornél Mundruczó (Etats-Unis, Canada, Hongrie, 2020), avec Vanessa Kirby, Shia LaBeouf, Molly Parker, Sarah Snook, 2h06. Disponible sur Netflix.