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Le piège du posthumanisme

Mark Hunyadi, philosophe et collaborateur du «Temps», démasque la logique à l’œuvre derrière les promesses de l’homme augmenté

Augmentation des facultés mentales et physiques, hybridation de l’homme et des machines, immortalité: c’est une vie éternelle, toute lisse au parfum d’huile de jojoba, que nous promettent une poignée d’ingénieurs, de techno-influenceurs et de futurologues réunis sous la bannière du posthumanisme. Les lendemains qui chantent? Ringard! Essayez plutôt le jour sans fin de l’humanité, une utopie dans laquelle tout le monde – ou du moins ceux qui se conforment aux impératifs technologiques – aura le loisir d’améliorer sans fin ses performances et celles de ses enfants par la sélection génétique et la robotisation de ses facultés. Et ce, jusqu’à ce que l’intelligence artificielle prenne le pas sur l’intelligence humaine, point de bascule appelé «singularité» et que Ray Kurzweil, ingénieur chef de Google, situe vers le milieu du XXIe siècle.

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Dans Le temps du posthumanisme, Mark Hunyadi, professeur de philosophie morale et politique à l’Université catholique de Louvain, également collaborateur du Temps, qualifie ces promesses, présentées comme des vérités absolues, de «supercherie idéologique» qui prêterait à rire si celle-ci n’était pas financée à coups de milliards par les géants d’internet. Avertissement à ce stade de la lecture: l’auteur se défend de toute phobie à l’égard du progrès – on peut aimer les smartphones, être parfaitement connecté tout en gardant toute sa raison critique face aux apôtres de cette nouvelle religion.

L’homme et ses ingrédients

D’abord, le discours est passé au crible. Les posthumanistes ne voient pas l’avenir comme une probabilité mais comme une certitude, ce qui devrait d’emblée alerter notre suspicion comme devant n’importe quel mouvement millénariste. Ensuite, en proposant par exemple de sélectionner et d’amplifier des caractéristiques humaines comme le sens de l’attention, la performance ou la confiance en soi, les dévots de l’algorithme font preuve d’un manque de compréhension flagrant de ce qui fait l’homme et du processus lent de l’acquisition de ces qualités par la sociabilité et l’éducation.

Point fort du diagnostic, la mise en contexte de cette idéologie. Mark Hunyadi replace le posthumanisme comme un symptôme de notre époque ultralibérale, car il en épouse toutes les valeurs sous-jacentes. «Ce qui est naïf, écrit-il, c’est de prôner l’amélioration pour l’amélioration, la transformation pour la transformation, l’immortalité pour l’immortalité, et de le faire à travers un prisme uniquement technique, hors de tout contexte, hors de toute réflexion sur le sens de ce désir et de ce projet.»

Que le posthumanisme caresse l’avenir dans le sens du poil, on veut bien l’admettre, mais il le présente comme une réalité absolue et inéluctable: entre les lignes, et sous couvert de liberté, l’homme est prié de se soumettre intégralement au projet de vie technologique. Dans ce «Système» dépolitisé et livré au gouvernement du nombre, l’individu est réduit à des objectifs de performance et se fait l’esclave du marché. L’analyse rejoint ainsi le précédent livre de Mark Hunyadi, La tyrannie des modes de vie (LT du 27.02.15). Dans ce livre paru aux Editions Le Bord de l’eau, le philosophe échafaude une théorie critique de la société contemporaine, où les modes de vie tels que la consommation, le travail et la soumission à la technologie s’imposent aux individus par la mise en place d’attente de comportements, régulés par des valeurs morales minimales (la «Petite éthique»).

«Institution du commun»

Une manipulation subtile qui provoque la dépolitisation du monde et un sentiment d’impuissance général. «Personne n’y peut rien, on n’arrête pas le moteur du progrès», lance un étudiant à l’auteur, à l’issue d’un cours. C’est justement contre ce fatalisme que se dresse ce réquisitoire musclé.

Que faire alors? Refuser que la nature humaine soit aux mains des géants du web et de la finance, reprendre le contrôle sur nos modes de vie, repolitiser notre avenir… Tout cela ensemble, à travers une «institution du commun» qui reste entièrement à construire. «Le futurisme ne doit plus se conjuguer au futur obligé, mais au conditionnel politique», écrit Mark Hunyadi avec esprit, sachant toutefois que la route sera très longue.


Mark Hunyadi, «Le temps du posthumanisme. Un diagnostic d’époque», Les Belles Lettres, 176 p.

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