Photographie

Piero Martinello: les faces cachées de l’Italie

Ex-photographe pour Benetton, l’artiste s’est penché sur les marginaux de son pays, des gansgters aux bonnes sœurs en passant par les ravers

La démarche est intrigante. Sur les routes d’Italie, Piero Martinello a collecté des portraits d’individus à la marge. Il les présente aux Rencontres photographiques d’Arles – un travail nominé au nouveau Prix Photo-Texte. Sur les quatre murs d’une petite salle de l’ancien collège Mistral – où étudièrent à la fois Christian Lacroix et Henri Guaino –, une multitude de cadres hétéroclites et serrés les uns contre les autres. Un vieil homme porte un bonnet-peluche, une vieille femme de drôles de couettes. Très sombres et en gros plan, des jeunes semblent jouir ou agoniser. Des photos format identité affichent de petites nonnes au centre de grands cadres. Des dessins aux motifs végétaux ou orientaux parsemés de quelques portraits évoquent des arbres généalogiques. On ne sait pas qui sont ces gens ni pourquoi ils sont là. L’exposition se nomme «Radicalia»; la réflexion sur la marginalité et la stigmatisation s’engage. Dans une vitrine, quelques documents offrent des clés. Piero Martinello nous en dit un peu plus.

Le Temps: Qui sont ces marginaux dont vous présentez les photographies?

Piero Martinello: J’ai divisé ce projet en cinq chapitres. Il y a les fous des villages, les saints et leurs dévots, les mafieux, les nonnes cloîtrées et les ravers. Pour les mafieux, j’ai utilisé les images prises lors de leur arrestation et j’ai commandé des illustrations reproduisant les sortes d’arbres généalogiques qu’utilisait la police afin de se repérer dans ces clans. Quant aux religieuses, je leur ai demandé leurs photos de passeport parce que c’est le seul moment où elles sortent du couvent, avec celui où elles votent. Cela permettait d’éviter le cliché de la nonne derrière sa grille.

– Pourquoi ceux-là précisément?

– J’ai travaillé sur les raves lorsque j’étais à la Fabrica (la boîte à idées de Benetton, ndlr) en 2008-2009 et j’ai réalisé alors que j’avais un intérêt pour les gens allant contre les flots. J’ai entrepris un voyage sur les routes italiennes, allant de village en village à la recherche de personnes ayant opté pour un mode de vie radical. J’ai choisi ces différentes populations par intérêt personnel et pour avoir un contraste entre la criminalité et la spiritualité, les ténèbres et la lumière, diverses manières de se cacher ou de s’évader. Tout cela se répond.

– A-t-il été difficile d’avoir accès à ces gens?

– Il a fallu les identifier déjà, puis entrer en contact. Pour les nonnes, j’ai dû m’associer avec une femme. Pour les dévots, ça a été facile, il me suffisait de me rendre à la célébration de tel ou tel saint. Les fous du village n’ont pas été évidents à trouver. J’ai fait beaucoup de recherches en amont et puis je me suis renseigné dans les villages, au café notamment. Avant, chaque bled avait son fou. C’était une figure institutionnelle comme le curé ou l’épicier. Aujourd’hui, c’est un personnage en voie de disparition, en raison de la médicalisation.

Pour les mafieux, j’ai simplement pioché dans les archives policières. Le défi, pour eux, était de rendre la matière esthétique.

– Pourquoi n’y a-t-il pas de légendes dans l’exposition?

– Parce que je veux que le premier impact se passe au niveau de l’estomac. Je mélange les gens et les genres de portraits. A partir de là, je laisse le public tisser des relations et effectuer son voyage mental. Le livre est disponible, et extrêmement ordonné, pour ceux qui souhaiteraient aller plus loin.

– Est-ce votre passage à la Fabrica qui vous a ouvert à cette diversité?

– J’ai travaillé à la Fabrica et pour le magazine Colors de 2007 à 2010. Cela a évidemment influencé mon modus operandi en m’ouvrant au reste du monde.

– Quel est votre nouveau projet?

– Les médecins nazis et les maladies qui portent leurs noms. Il y en a beaucoup. Je travaille à partir d’archives et de matériel médical.


Piero Martinello: «Radicalia», jusqu’au 25 septembre au Mistral, à Arles.

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