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Pierre Assouline: «C’est le moment de découvrir Maigret»

L’auteur et journaliste Pierre Assouline, biographe de Georges Simenon, inaugure la réédition des romans du commissaire Maigret, pour les 30 ans de la mort de l’écrivain belge. Discussion autour du policier le moins bavard de l’histoire

Il a arpenté le monde de Georges Simenon, ses 200 romans, dont 75 Maigret. Il a écrit la biographie de l’auteur belge, ainsi qu’un Autodictionnaire Simenon. L’écrivain et journaliste Pierre Assouline signe la première préface des dix volumes de la nouvelle intégrale de Maigret. Celle-ci est publiée ces temps par Omnibus, à l’occasion des 30 ans de la mort de Simenon, décédé à Lausanne en 1989.

Une conférence à Lausanne en 2015: Pierre Assouline: «Un écrivain ne peut pas écrire n’importe quoi»

Le Temps: J’ai une chance dingue: je découvre ces jours les «Maigret». Que dites-vous à ceux qui s’y lancent?

Pierre Assouline: Qu’ils ont en effet beaucoup de chance. On ne peut pas vous dire: «Il était temps!», ce serait un peu bête et présomptueux. Parce qu’il n’y a justement pas de moment: les Maigret, comme tout Simenon, font partie des classiques modernes. En tant que tels, ces romans sont intemporels et universels. Ils attirent de nouveaux lecteurs à tout instant. Vous qui commencez maintenant, vous avez l’avantage de venir après des éventuels concurrents. Columbo, par exemple, qui a un peu écorné la puissance et le prestige de Maigret à la TV, et conséquemment, sur le livre – il y a toujours un lien entre cinéma, télévision et livre.

Aujourd’hui, il n’existe pas de concurrence à Maigret. Les binômes homme-femme des séries de Netflix représentent un autre monde, basé sur une police scientifique d’une expertise inouïe. Maigret demeure seul, il s’en remet entièrement au facteur humain. Il tranche tellement avec l’offre actuelle, face au camp d’en face, qu’il n’a pas de rival.

Vous mentionnez Columbo. Celui-ci avait quelque chose de Maigret, qui se disait «parfois imbécile» face aux suspects…

Oui, c’est en faisant l’idiot que l’enquête peut être résolue. Mais puisque Columbo est derrière nous, dans notre contexte éditorial ou télévisuel, le moment n’a jamais été aussi propice pour découvrir Maigret. Il retrouve tout son attrait.

On pourrait être pessimiste: Maigret, c’est vieux… Qui achètera ces gros volumes de romans agglomérés?

Je crois beaucoup à cette nouvelle édition. Les couvertures de Loustal donnent un coup de jeune et, surtout, de la couleur à un univers qui en manque singulièrement. L’univers de Simenon est gris, sombre; on en a fait un cliché, la pluie, le brouillard… Mais ils représentent quelque chose. L’œuvre est enveloppée d’un halo qui n’est pas toujours engageant. Or les couleurs de Loustal sont formidables. Je pense que cette édition va compter dans la redécouverte de Simenon.

La cause n’est donc pas perdue?

Il n’y a pas de cause! Simenon est lu depuis 1929, partout dans le monde. Pour chaque livre, les chiffres ne sont pas si élevés qu’on imagine, on ne peut pas comparer aux best-sellers d’aujourd’hui. Mais Simenon a publié jusqu’à quatre livres par an. C’est l’accumulation qui fait les chiffres.

D’ailleurs, l’édition Omnibus indique les dates de rédaction et de publication des romans. Parfois, il n’y a qu’un mois de délai. Alors qu’à présent il faut parfois des années pour qu’un éditeur publie un roman, cela paraît fou…

C’est particulier à l’économie de l’édition à cette époque, qui ne correspond pas à celle d’aujourd’hui. On publiait d’abord dans des journaux. Quand ils éditaient ce genre de littérature populaire, Tallandier, Fayard et les autres le faisaient de manière industrielle. Ce n’était pas corrigé, il y avait des coquilles, le papier était médiocre… Cela allait très vite.

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J’essaie de comprendre en quoi Maigret fascine toujours. Ce monde-là, avec ses écluses et ses guinguettes épaissies de fumée, a pourtant disparu?

Pas vraiment. Ces petites villes de province, les chemins de halage que décrit Simenon, sont toujours là. Promenez-vous dans la France profonde, rien n’a changé. Allez à Moulins, où se déroule L’affaire Saint-Fiacre: le mobilier a changé, mais pas la géographie. On s’est rendu compte que la topographie des romans de Simenon est la même dans tous ses romans, et c’est, de manière subliminale, celle de la ville de Liège, la ville de son enfance. La mairie, le bistrot, l’école, vous retrouvez cette disposition partout.

Un hommage en vidéo: A propos de «Maigret et la Fête des morts»

On est aussi frappé par la variété des personnages, toujours surprenants…

C’est la pâte humaine propre à Simenon. Il a beaucoup vécu avant d’écrire. Certains écrivains américains se targuent d’avoir exercé de nombreux métiers. Mais dans le cas de Simenon, c’est réel, depuis ses reportages à l’âge de 16 ans; il a vécu les métiers qu’il décrit. Il possède un stock d’émotions, de choses vues, dans tous les milieux. Il a même été mondain. Quand il est entré chez Gallimard, il habitait Neuilly, il est devenu un peu parvenu. Mais ce n’est pas lui, il aime la campagne, être retiré. Toute la palette de personnages existe dans ses romans.

Dans les «Maigret» comme dans les autres livres, ceux qu’il appelait les «romans durs»?

Je fais de moins en moins la différence entre les Maigret et les romans durs. C’est Simenon qui a établi cette distinction, en disant qu’il écrivait des Maigret pour se délasser. Il voulait absolument entrer dans la vie littéraire parisienne, il a été adoubé par Gide et la NRF… Ses propres propos ont porté préjudice à une partie de son œuvre, alors même que le personnage de Maigret est devenu bien plus célèbre que son créateur. Le fait est que les Maigret se vendaient mieux que les romans durs. Il en a souffert, en rigolant. Il faut reconsidérer l’ensemble, tout Simenon, sous le même bandeau: la condition humaine, avec ce que cela comporte de tragique. Jusqu’à l’absence de rédemption.

Et il y a les personnages féminins. Dans certains cas, un auteur n’oserait plus dépeindre des femmes ainsi; et parfois, Simenon façonne des figures d’une force incroyable.

Quand je pense personnage de femme, je vous réponds Betty, mais ce n’est pas dans un Maigret. On peut évoquer Madame Maigret, effacée mais bien là. Cela dit, admettez que ce qui est parfois écrit dans Maigret est loin d’un Lolita de Nabokov, qui, lui, aurait vraiment du mal à paraître aujourd’hui.

Face à certains personnages, comme ces petites vieilles qui trottent pour servir les verres dans les bistrots, je songe à Jacques Brel…

La majorité des enquêtes de Maigret sont localisées à Paris. Mais ce n’est pas un hasard si vous pensez à Brel: Simenon entretient des souvenirs du même Plat Pays, avec son empathie. C’est le paysage humain de son enfance, dans son quartier populaire de Liège. Ce souvenir est sans doute un peu le même que celui de Brel.

Avez-vous une préférence dans les adaptations?

J’aime beaucoup La tête d’un homme, de Julien Duvivier. J’apprécie Jean Gabin, qui est aussi français que Maigret. Mais le meilleur reste Bruno Cremer. Il a la stature, il est grand, épais, il fait plus de 100 kilos. Et ce qui est le plus important, il sait se taire.

La dernière adaptation en date: Rowan Atkinson, 
maigre Maigret

Le taiseux, c’est ce qui définit le personnage?

Maigret est l’homme qui fait parler les autres. Il a sa manière d’avoir davantage de compassion pour les coupables que pour les victimes, car le suspect risque sa tête. Les coupables l’attirent parce qu’il a la conviction d’être l’un d’entre eux. Ces romans illustrent l’idée que les gens derrière les barreaux ne sont pas des criminels-nés, mais des gens que la vie, les circonstances ont amené au point de rupture. Toute sa vie, Simenon a eu peur de basculer. Il a collé cela à Maigret.

Qui prolonge Maigret aujourd’hui?

Personne. Il est mort avec son créateur, comme Tintin avec Hergé. Si l’on parle de Simenon, Patrick Modiano a quelque chose de lui. Des amis m’ont dit que mon premier roman, La cliente, était totalement dans la veine Simenon; je pensais à plein de clins d’œil, mais je ne m’étais pas rendu compte que des situations aussi étaient proches de Simenon. J’étais pleinement imprégné.


Dans notre série «mentor»: Julien Burri: «Georges Simenon, pour mastiquer la pâte humaine»

Et à Lausanne, en 2016: Le «bunker» de Georges Simenon à Epalinges sera démoli ce lundi


Tout Maigret. Dix volumes paraissant jusqu’au 4 avril. Omnibus. Aussi en livres électroniques.

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