Musique

Pierre Audi: «Le «slow cooking» est ma technique»

Le nouveau directeur du Festival d’Aix-en-Provence est venu se présenter et annoncer les titres de sa prochaine première saison. Changement de cap en douceur

Il agit loin du bruit et des projecteurs. Une discrétion qui l’honore à l’époque où la visibilité et le fracas médiatiques imposent leurs lois. Pierre Audi est un homme de la rondeur, de l’observation, de la discrétion et de la longueur de temps. Un être de convictions aussi.

Depuis trente ans, il est à la tête de l’institution lyrique d’Amsterdam. Oui, vous avez bien lu, trois décennies. Un record du genre. Dès septembre, on le retrouvera aux rênes du rendez-vous estival français, élu «meilleur festival lyrique» l’an passé. D’ici là, le successeur de Bernard Foccroulle achèvera son mandat à l’Opéra national des Pays-Bas alors qu’il œuvre depuis deux ans avec son prédécesseur à la construction de sa première saison dans la ville du roi René.

Trois situations fondatrices

Sous le somptueux platane de la cour du collège de Sainte-Catherine de Sienne, Pierre Audi est venu se présenter à la presse et annoncer les ouvrages prévus entre le 3 et le 22 juillet 2019 (lire ci-dessous). Mais il révélera les détails et les distributions plus tard à Paris. Il s’en explique: «J’ai préféré mettre en place une première rencontre plutôt qu’une véritable conférence de presse, pour parler de mes intentions. J’arrive seul, sans équipe, ayant la chance de pouvoir m’appuyer sur les formidables collaborateurs de Bernard Foccroulle, que j’admire et respecte infiniment.» C’est dit.

Mais qui est donc cet homme courtois au verbe clair et tranquille, et à la pensée très organisée? Né à Beyrouth il y a 60 ans, de culture française et ayant fait ses études à Oxford, l’homme possède les qualités de ces trois situations fondatrices. A Londres, il crée le festival Almeida en 1979, dont «tout le monde pensait qu’il ne durerait pas». Quatre générations de directeurs plus tard, ce rendez-vous qui marie musique contemporaine, arts plastiques, danse, opéra et tout ce que la scène compte de créateurs engagés, est toujours très actif.

Semeur dans l’âme

Ce qui motive ce long parcours? «Le slow cooking. C’est ma technique. Je crois aux choses organiques, qui mijotent. Je ne fonctionne pas aux «coups». Je n’aime pas ça et je ne sais pas le faire. Je préfère semer. Quand la plante est bonne et le terrain propice, les racines prennent.» Résultat: trente ans d’une direction appréciée au Dutch Opera d’Amsterdam et dix ans de Festival de Hollande.

A Aix-en-Provence, Pierre Audi retrouve un peu le même état d’esprit qui l’anime. Sa complicité intellectuelle et artistique avec Bernard Foccroulle constitue l’élément essentiel, car leurs perceptions sont très similaires sur les productions et le travail. Avec, notamment, l’Académie, le projet Passerelle ou l’Orchestre des jeunes de la Méditerranée, ainsi que tout ce qui génère du lien dans la société.

Le désir des compositeurs

Très impliqué dans la musique actuelle, le nouveau directeur en conçoit la programmation à sa manière. «Plutôt que de commander des œuvres, j’invite les compositeurs à me proposer des projets qui leur tiennent à cœur. Tout doit partir de leur désir.»

Ce qui ne veut pas dire que le baroque sera absent des affiches. S’il n’y en a pas l’an prochain, c’est «un concours de circonstances» pour cette première saison dont il a souhaité qu’elle ne propose que des opéras jamais donnés à Aix ou des premières interventions d’artistes.

Quant à son activité de metteur en scène, le futur directeur pour cinq ans déclare qu’il ne la pratiquera pas sur les grandes œuvres du répertoire. Mais que, «si la nécessité le demande» ou si son travail peut justifier une intervention «dans des pièces contemporaines», cela pourrait «éventuellement être une possibilité». On attend impatiemment de découvrir les premières réalisations suggérées lors de cette rencontre, qui ressemblait furieusement à une conférence de presse…


Le programme 2019

  • Le Requiem de Wolfgang Amadeus Mozart. La célébrissime Messe des morts sera mise en scène dans des décors, costumes et lumières de Romeo Castellucci, qui a souhaité «célébrer la vie» dans un projet original. Raphaël Pichon dirigera son Ensemble Pygmalion dans une aventure forcément hors normes.
  • Tosca de Giacomo Puccini. Pour la première fois à Aix, l’œuvre est annoncée dans une lecture «qui fera couler l’encre» de Christophe Honoré. L’Orchestre et les chœurs de l’Opéra de Lyon seront placés sous la direction de leur chef, Daniele Rustioni.
  • Grandeur et décadence de la ville de Mahagonny de Kurt Weill. Une autre nouveauté sous le ciel provençal, avec Esa-Pekka Salonen à la baguette du Philharmonia Orchestra et du chœur Pygmalion. La mise en scène a été confiée à Ivo van Hove, prolifique homme de théâtre belge demandé sur les plus grandes scènes, dont celle d’Avignon où il présenta notamment une Tragédie romaine shakespearienne et des Damnés viscontiens très remarqués.
  • Jakob Lenz de Wolfgang Rihm. Encore une innovation à Aix. L’ouvrage du «plus grand compositeur allemand contemporain après Bernd Alois Zimmermann» sera dirigé par Ingo Metzmacher devant l’Ensemble Modern. Dans cette production venue de Stuttgart et passée par Berlin, la metteuse en scène Andrea Breth, connue pour ses lectures radicales, affronte sans détours la folie du personnage.
  • The Sleeping Thousand d’Adam Maor. Ce sera la création mondiale de la prochaine édition. Une œuvre en hébreu sur un livret de Yonathan Levy qui mettra lui-même en scène sa pièce, sur une musique d’Adam Maor dirigée par Elena Schwarz à la tête de l’Ensemble Lucilin. Un projet «courageux et surprenant».
  • Blank Out de Michel van der Aa présenté en première française, marie avec beauté les technologies et la vidéo sur une musique vocale harmonieusement construite.

Renseignements: www.festival-aix.com

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