Essai littéraire

Pierre Bayard montre qu’il n’est pas nécessaire de se déplacer pour atteindre l’esprit des lieux

L’auteur de «Comment parler des livres qu’on n’a pas lus?» récidive avec un essai érudit et plein d’humour. De Chateaubriand à Cendrars, la prise de distance par rapport au réel est féconde

Genre: Essai littéraire
Qui ? Pierre Bayard
Titre: Comment parler des lieux
Titre: où l’on n’a pas été?
Chez qui ? Minuit, 160 p.

E n 1993, Pierre Bayard inaugure la collection Paradoxe aux Editions de Minuit avec un essai sur Laclos, Le Paradoxe du menteur , justement. Depuis, il l’enrichit régulièrement d’études concises et érudites. Il y démonte avec humour des vérités admises, corrige Shakespeare et Agatha Christie, améliore les œuvres ratées, dénonce le plagiat par anticipation… Ces exercices vertigineux sont restés relativement confidentiels, jusqu’à ce qu’en 2007, Comment parler des livres qu’on n’a pas lus? connaisse le succès en dehors des milieux académiques, en France et à l’étranger. C’est que ce petit essai réconfortant était un appel à la liberté vis-à-vis du terrorisme intellectuel, des modes et des consignes scolaires de lecture. Pierre Bayard, professeur de littérature, mais aussi psychanalyste, y appelait à la découverte de son «livre intérieur».

Comment parler des lieux où l’on n’a pas été? s’inscrit dans cette perspective libératrice. Il y a autant de façons de voyager que de modes de lecture, et le voyage est lui-même une lecture des lieux, un découpage, un choix. Il peut se faire à vif, dans le texte ou le paysage, au ras du sol ou de la page, ou en prenant de la hauteur et de la distance, et même une grande distance, on le verra dans les réjouissants exemples que cite Bayard. Il s’agit toujours de retrouver son «pays intérieur» et, s’agissant de littérature, d’y inviter le lecteur. Ce qui évite à ce dernier les fastidieux récits de péripéties toujours recommencées et à l’auteur, les fatigants aléas du déplacement et les risques du syndrome de Stendhal. Henri Michaux a succinctement synthétisé cela dans La Vie dans les plis : «Je ne voyage plus. Pourquoi les voyages m’intéresseraient-ils?/ Ce n’est pas ça. Ce n’est jamais ça./ Je peux l’arranger moi-même, leur pays.» Et de mettre «la Chine dans sa cour» pour l’observer plus à loisir et, une autre fois, du chameau à Honfleur.

Il y a donc toutes sortes de non-voyages, et parmi eux, le plus emblématique des récits. La Description du monde pourrait bien avoir été rêvée dans la campagne vénitienne: les plus grands doutes pèsent sur la réalité des choses vues et des lieux visités par Marco Polo. On peut aussi se déplacer dans l’espace en évitant le plus possible le contact avec le pays réel, qu’on soit auteur ou personnage: Raymond Roussel, à a jouter au corpus, qui ne quittait pas sa cabine de paquebot pour ne pas fausser ses Impressions d’Afrique ; la figure de Phileas Fogg, évitant les obstacles pour gagner son pari et parcourant le monde comme on survole un journal. Chateaubriand a largement élargi le spectre de ses déplacements, dans le Nouveau Monde comme dans le vieux: «J’ai mêlé bien des fictions à des choses réelles, et malheureusement les fictions prennent avec le temps un caractère de réalité qui les métamorphose.» Au grand dam de ses hôtes, qui espéraient montrer les détails à ce voyageur célèbre, il privilégiait la «vue d’ensemble», souvent plus révélatrice que le regard trop rapproché.

Il n’y a pas que la littérature! Pierre Bayard explore d’autres formes de discours. Ainsi l’anthropologie, à la suite de Margaret Mead. Dès 1928, sa description des mœurs sexuelles des jeunes gens de Samoa, très libres «sous les palmiers», ravit les Américains, lassés du puritanisme. Mais des voix critiques se font entendre: l’«observation participante», fétiche de l’ethnologie, n’aurait, dans ce cas, pas été si proche que ça, puisque les informatrices défilaient sur la terrasse de l’anthropologue, loin du village, et lui fournissaient les récits salaces que ses questions sollicitaient et que l’Amérique souhaitait lire. Notons que Margaret Mead a quand même passé dix ans «sur le terrain» auparavant!

Mais ce qui compte ici, dans la démonstration de Bayard, c’est que ce type de fiction est le fruit d’une collaboration entre l’auteur et le destinataire, lecteur ou auditeur, «une formation de compromis collective». Il faut avoir envie de croire pour que ça marche. Sinon, comment expliquer le succès de Psalmanazar, soi-disant habitant de Formose, qui enchanta les Français avec ses fantasmagories? Ou que tant de lecteurs aient pris le Transsibérien avec Cendrars? C’est aussi le cas, dans un tout autre registre, pour l’adultère ou le crime, quand les lieux imaginaires ont pour fonction de dissimuler une vérité coupable. Dans L’Adversaire , Emmanuel Carrère montre que les proches de Jean-Claude Romand ont bien dû œuvrer inconsciemment à l’édification de sa vie fantôme de chercheur à l’OMS, jusqu’à ce qu’il les assassine tous pour dissoudre son mensonge dans le sang.

Reportages inventés ou effectués de loin, record de marathon dû aux transports public: Bayard cite quelques cas intéressants, et rappelle que si les fabulateurs s’étaient situés sur le plan de la fiction, il n’y aurait rien eu à redire à leurs inventions, souvent plus vraies que le réel. Lui-même n’a-t-il pas pris le Transsibérien, couru le marathon de Boston, réservé à l’élite, et visité l’île de Pâques avant qu’Edouard Glissant, empêché de s’y rendre pour raison de santé, n’envoie sa femme comme informatrice? Dans l’optique de cette salutaire prise de distance avec la «vérité», un vaste champ s’offre encore à ses explorations savantes. On lui suggère, par exemple, Comment se vanter des conquêtes qu’on n’a pas menées à bien? Au bout du compte, il s’agit toujours de renouer avec le territoire de l’éternelle enfance, le pays de Peter Pan.

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Pierre Bayard

«Comment parler des lieux où l’on n’a pas été?»

p. 37

«Peut-on direde Phileas Foggqu’il parcourtles pays commeles lecteurs pressés parcourent les livres?»
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