Samedi Culturel: Qu'attendez-vous d'un chef d'orchestre?

Pierre Boulez: Qu'il connaisse ses partitions, qu'il ait les outils de transmission pour obtenir ce qu'il veut des musiciens - à savoir par le bras essentiellement, plus rarement par la parole. Il faut s'adresser aux musiciens en des termes simples et pratiques. Vous ne faites pas un cours de composition quand vous êtes en face d'un orchestre: vous faites un cours de réalisation. Le vocabulaire doit être à la hauteur de cette réalisation, pas trop complexe, sinon l'attention décroche très vite.

Quelle est votre appréciation des quatre jeunes chefs venus diriger à Lucerne?

S'ils étaient déjà mûrs et au fait de leur métier, ils ne viendraient pas me consulter. Ce sont des gens en phase d'apprentissage. On leur donne des œuvres qui ne sont pas de la plus grande facilité: Le Sacre du Printemps, les Symphonies d'instruments à vents de Stravinski. Si le chef se trompe ou est trop anxieux, il communique cette anxiété à l'orchestre et les choses risquent de se passer mal. Certains d'entre eux ont maîtrisé la situation.

Quels sont les écueils que rencontrent les jeunes chefs d'orchestre?

Ils donnent beaucoup plus qu'ils ne reçoivent. Or le métier de chef d'orchestre, c'est donner, mais aussi apprécier ce qu'on reçoit en retour pour le corriger si nécessaire, et ensuite l'étoffer, l'encourager ou le modifier. Quand on est très préoccupé avec soi-même, on fait moins attention à ce qu'on reçoit. Sur les questions d'intonation, il faut être comme un accordeur de piano. L'orchestre comprend 110 musiciens dans Le Sacre du Printemps. S'il y a des choses à rectifier, il faut savoir distinguer les sonorités individuellement à partir de cette masse.

Peut-on enseigner la direction d'orchestre?

Ce métier est difficile dans le sens où contrairement à un violoniste, ou à un pianiste, vous ne pouvez pas vous consacrer tout seul à votre instrument. Ce que vous pouvez faire seul, c'est étudier une partition. Savoir exactement ce que vous voulez entendre et prévoir les difficultés. La direction d'orchestre s'apprend en face d'autres personnes. Ce qui est important, c'est la relation avec les instruments, les différentes familles d'instruments, comment ça se mêle, et psychologiquement quel groupe va avec quel groupe.

Quelle gestique vous semble la plus appropriée?

Ça dépend des passages que l'on dirige. Dans Le Sacre du Printemps, il y a des moments extrêmement reposés, calmes. Là, il faut diriger les musiciens avec un geste efficace, mais très simple, et quand vous avez une danse très agitée et féroce, comme la «Danse sacrale», il faut donner un geste beaucoup plus fort et puissant. En fin de compte, vous donnez du charme à 100 musiciens, ou de l'énergie «destructive». Les gestes sont différents suivant l'expression que vous voulez en obtenir.

Quelle différence entre l'usage de la main droite et de la main gauche?

Dans une œuvre comme le Sacre dont l'écriture abonde en rythmes irréguliers, la main droite doit maintenir la géométrie du geste de façon à ce que les musiciens vous retrouvent. Si vous faites des gestes trop vagues ou imprécis, ils seront assez vite perdus. Du reste vous-même, si vous n'avez pas cette précision du geste, vous risquez de vous perdre. La main gauche corrobore ce que fait la main droite et peut être indépendante. Elle peut souligner un accent qui n'est pas dans la main droite, mais un accent que vous voulez très fort - un contretemps par exemple. Si vous voulez un geste expressif, c'est la main gauche qui le fait naturellement. La main droite est la gardienne du foyer, et l'autre va en territoire étranger.

Pensez-vous que les quatre chefs que vous avez suivis ont chacun un devenir?

Je ne peux pas vous le dire. Ils sont encore dans une phase d'apprentissage. Tout dépend des opportunités qui leur sont offertes pour se développer et exercer leur métier.