Né le 6 janvier 1930 à Tavannes, dans le Jura bernois, où son père dirigeait une manufacture d’horlogerie, le poète Pierre Chappuis vient de décéder le 22 décembre dernier à Neuchâtel, où après une licence ès lettres à l’Université de Genève, il aura écrit, enseigné – de 1952 à 1993 – et vécu, avec sa femme et ses trois enfants. Y développant à l’écart, dans la confidentialité d’abord, une œuvre poétique et critique aujourd’hui reconnue et célébrée comme l’une des plus importantes issues de Suisse romande. Entièrement publiée, ou rééditée (après avoir paru chez d’autres éditeurs, dont La Dogana et Empreintes) chez José Corti à Paris, elle s’est vue honorée, entre autres distinctions, du Prix Suisse-Canada en 1983, du Prix Schiller en 1997 et du Grand Prix C. F. Ramuz en 2005.

Le monde sensible

Contemporain (à cinq ans près) de Philippe Jaccottet, Pierre Chappuis aura partagé avec lui certaines admirations fondamentales (Francis Ponge), certains compagnonnages (André du Bouchet, objet d’un essai en 1979), une poésie du «paysage» attachée à dire le monde sensible et les éléments: l’eau, la terre, les arbres, les pierres, l’ombre et la lumière, ou le passage des saisons – l’inépuisable dehors du monde saisi par le regard, éprouvé par le corps et la sensibilité. Mais aussi une recherche d’effacement, de mise entre parenthèses du «moi», ou du «je» lyrique, de sa prise, au profit de la réalité muette et changeante du monde, comme de la justesse du langage qui cherche à le dire – et qui se révèle aussi besoin d’allégement fondamental: allégement du tragique, qui marque tous les poètes d’après-guerre; et allégement existentiel, ou philosophique.

Avec le vide

Mais alors que Jaccottet, à la fin des années 1950, se donne pour tâche d’écrire «contre le vide», en repartant de la réalité concrète des choses, Pierre Chappuis (proche par ailleurs du travail des peintres, avec qui – tel André Siron – il n’aura cessé de dialoguer) écrira avec le vide: avec le blanc, sur lequel se déposent les mots comme éboulis ricochant sur la page, ou tels des tracés d’estampe chinoise, et qui s’insinue jusque dans la syntaxe; à partir des marges (Pleines Marges, 1997), du suspens (D’un pas suspendu, 1994) ou de l’entre-deux, de l’écart (Décalages, 1982); privilégiant brouillard, nuages (Un Cahier de nuages, 1989), états intermédiaires, irrésolus, fluides, ou coexistence paradoxale des contraires (Le Noir de l’été, 2002).

La foulée de la marche

Et cela, avec une cohérence (et une exigence formelle) à laquelle il ne déroge à aucun moment, qu’il s’agisse des poèmes (en vers ou en prose) ou des essais critiques intitulés La Preuve par le vide, 1992, Le Biais des mots, 1998, Tracés d’incertitude, 2003 et La Rumeur de toutes choses, 2007, qui forment un art poétique en fragments. Comparant le poète au «marcheur en excursion» qui fait parfois «une pause dont il profite pour apprécier le chemin parcouru» (ou identifiant, ailleurs, le promeneur salué en chemin à son lecteur), Pierre Chappuis ne dissociait pas le rythme, la «foulée» de la marche, du mouvement de l’écriture – qui en découlait. Ni l’écriture poétique de l’écriture réflexive, identifiée aux pauses du marcheur. Ni le regard à distance de l’empathie ou de la ferveur. Interrompu, son pas reste désormais suspendu à la curiosité de ses lecteurs.