THéâTRE

Pierre Desproges, le verbe qui mord et vit

«Des femmes qui tombent», roman de Pierre Desproges, passe sur les planches de Suisse romande. L’amuseur, disparu il y a vingt-cinq ans, garde toute son acuité et sa nécessité

La vie est dangereuse avec Pierre Desproges. Enfin, pas avec lui qui a disparu depuis vingt-cinq ans, mais avec ses livres. S’asseoir dans un train et glousser en tournant les pages de Les étrangers sont nuls peut fâcher. Très fort. Car tout le monde n’est pas doté d’un deuxième degré. Et tout le monde ne sait pas ou plus à quel point Pierre Desproges, amuseur français mort d’un cancer à 48 ans le 18 avril 1988, était bienveillant sous ses dehors grinçants.

Au Grütli, à Genève, avant une tournée romande, la Compagnie Un air de rien remet l’élégant comique sur le devant de la scène avec Des femmes qui tombent, adaptation théâtrale de son seul roman, une pochade loufoque où un extraterrestre affamé de caoutchouc décime la population féminine d’un village français. Un hommage aux dames, paraît…

Le sarcasme. L’impertinence. La liberté de griffer. Le plaisir de mordre. Pierre Desproges a dit: «On peut rire de tout, mais pas avec n’importe qui.» Il savait de quoi il parlait. De Patrick Poivre d’Arvor à Jean-Marie Le Pen, l’humoriste né dans la Haute-Vienne a épinglé des sommités en direct, endossant la robe de procureur dans Le Tribunal des flagrants délires, émission radiophonique qui a sévi sur France Inter de 1980 à 1983. Le chansonnier y a aligné des réquisitoires redoutables de références et d’aisance, de sagacité aussi, sans jamais céder à l’agres­sivité. Face à Le Pen, par exemple, Desproges raconte simplement comment il a mouché un chauffeur de taxi raciste, et la fable, sommet de légèreté inspirée, montre toute l’absurdité d’une politique basée sur la seule détestation.

Certes, dans Les étrangers sont nuls, recueil de chroniques publiées dans Charlie Hebdo en 1980 et 1981, Desproges remarque que, chez les Allemands de l’Est, il y a trois catégories: «Les hommes, les femmes et les nageuses olympiques.» Ou quatre sortes de Suisses: «Les Suisses allemands qui parlent allemand, les Suisses français qui parlent français, les Suisses italiens qui parlent italiens et les Suisses romanches qui feraient mieux de se taire.» Mais comme tout le monde y passe, y compris les Français eux-mêmes, l’étranger devient universel, et tant pis pour l’extrême droite qui essaie de le récupérer. D’ailleurs, «il y a de plus en plus d’étrangers dans le monde», s’amuse-t-il.

Aux sceptiques, on peut encore recommander la vision sur YouTube du sketch «Rachid, les rues de Paris ne sont plus sûres». La manière dont Desproges torpille le Français moyen et termine, dans l’obscurité, par une visite à l’hôpital en soutien à son épicier maghrébin répond mieux que toute argumentation à toute nauséabonde récupération.

Alors, si Desproges n’était pas xénophobe, il était misogyne, poursuivent ses détracteurs, qui en veulent décidément à son talent. Et là, il faut l’avouer, les attaques semblent un peu plus fondées. Dans son Manuel de savoir-vivre, le drôle écrit: «Comme le rire, l’intelligence est le propre de l’homme, et beaucoup plus rarement de la femme.» Ou: «Il y a un seul cas où il est convenable d’aborder une femme laide. C’est pour lui demander si elle connaît l’adresse d’une jolie femme.» Malin! Cela dit, puisque le mâle de base desprogien est souvent alcoolique et lâche, on penche plutôt pour une misanthropie généralisée. «Quand on est plus de quatre, on est une bande de cons, alors a fortiori moins de deux, c’est l’idéal», confirme l’intéressé.

Du reste, l’amuseur a clamé sa gynéphilie en 1986 dans le deuxième volume des Chroniques de la haine ordinaire: «S’il y a peu de femmes boxeuses ou colonelles d’infanterie, c’est peut-être parce que la plupart d’entre elles n’aiment pas prendre des coups de poing sur la gueule. Et s’il y a peu de femmes députées, c’est peut-être parce qu’elles ont mieux à faire, l’après-midi, que de participer aux désolantes empoignades entre la rose fanée et le fumier qui la fit éclore.»

On peut apprécier le sens poétique et le lyrisme de ce fils de commerçants qui fit ses grands débuts au Petit Rapporteur, émission de télé dominicale de Jacques Martin, de 1975 à 1977. Florilèges stylés: «Qu’une femme me jette à l’âme la fulgurante éclaboussure de son gai désespoir et je craque.» «Le bistrot Boucharoux, c’est sa tente à oxygène, ses pantoufles, son Valium, son île, sa maîtresse, son feu de bois, son église, son pouf, son terrier, son nid et le dernier quart d’heure de la récré avant la reprise de la descente aux petits enfers de la médiocrité quotidienne.»

Sandra Gaudin, metteur en scène des Femmes qui tombent, applaudit. Et observe: «Pas facile, pour les comédiens, ces phrases de cinq minutes sans ponctuation! En les jouant, on réalise à quel point ces textes sont littéraires, même si Desproges les disait à haute voix pour les écrire.» Dire pour écrire, écrire pour dire. Après vingt-cinq ans, les mots de ce comique désenchanté gardent toute leur acuité.

Des femmes qui tombent, Théâtre du Grütli, Genève, du 12 au 24 fév. 022 888 44 84, www.grutli.ch. Puis, le 28 fév. au Crochetan à Monthey; le 12 mars au Théâtre Benno Besson à Yverdon et du 15 au 17 mars à Nuithonie, à Fribourg.

«Qu’une femme me jette à l’âme la fulgurante éclaboussure de son gai désespoir et je craque»

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