Son regard bleu transparent et son petit accent alémanique sont uniques. A domicile ou sur la scène du Victoria Hall, le discret ne passe pas inaperçu. Affable en privé ou à l’entracte, Pierre Fuhrer se montre très concentré pendant les prestations musicales ou les réglages sonores. On le trouve partout où le piano se fait entendre. Par amour du répertoire, certes. Mais aussi par devoir. La qualité de l’instrument l’occupe, car l’homme est préparateur et facteur de piano. A Genève, c’est même le plus demandé de la profession.

Depuis plus de cinquante ans qu’il se penche sur la mécanique des 88 touches et fréquente les interprètes professionnels ou amateurs du clavier, Pierre Fuhrer s’est fait une formidable réputation. Et beaucoup d’amitiés.

L’auréole de cheveux a blanchi. Mais le temps n’a pas prise sur l’éternel jeune homme à la voix douce. Serait-ce la musique qui le préserve ainsi? Peut-être. Mais aussi l’inaltérable énergie qu’il déploie pour son métier. Et surtout un besoin de servir vissé à l’âme. Pianos-Service, justement, est le nom de l’entreprise qu’il a créée en 1998 à Carouge, et qui est devenue en deux décennies la référence incontournable du soin aux pianos.

Les yeux fermés

La construction d’un instrument décliné en deux tailles porte sa griffe. Ces modèles font de lui l’un des rares facteurs suisses de pianos. Les interprètes apprécient tellement les qualités de ses réalisations qu’ils viennent parfois s’entraîner dans son atelier lors de passages à Genève. D’autres achètent ou louent ses instruments les yeux fermés. Ce succès vient d’être couronné par le Prix genevois de l’artisanat 2020.

De cette récompense, Pierre Fuhrer s’avoue évidemment à la fois fier et reconnaissant. «C’est une consécration qui me touche profondément après un si long et total engagement. Le coronavirus a malheureusement gâché la fête, car la remise du prix devait se faire en compagnie de nombreux amis, clients et gens du métier.» C’est ainsi en comité restreint que «Pierre», comme tout le monde l’appelle dans le monde classique, a reçu son prix des mains de Xavier Magnin, président de l'Association de communes genevoises (ACG).

Comment le petit garçon timide né un 7 décembre 1945 à Zurich en est-il arrivé là? Une succession de rencontres, d’événements et de hasards l’a mené jusqu’au roi des instruments. «Je n’ai jamais cherché à forcer le destin. Une bonne étoile m’a guidé. Comme je suis curieux, obstiné, et que j’aime les défis, tout s’est enchaîné naturellement.»

Son père, cuisinier dans la banlieue zurichoise, était orphelin. «Je n’ai jamais rien su de mes ancêtres. On n’en parlait pas à la maison, c’était comme ça. Il avait de nombreux talents qu’il développait en parfait autodidacte. Il peignait, chantait, écrivait de la poésie et avait une incroyable tessiture de voix, de la basse au ténor. J’adorais l’entendre.»

C’est dans un milieu «modeste, mais très uni» que grandit le petit dernier, «chouchou» d’une fratrie de cinq enfants. Une seule fille doit faire sa place au milieu de ces quatre garçons. Le petit Pierre fait ses armes dans une compétition masculine remuante. «Je voulais aussi réussir ce que mes aînés faisaient.» La musique s’est ainsi imposée à travers une forme de rivalité. «Mon frère avait reçu une guitare à Noël. Quand son meilleur copain lui a montré les accords de base et qu’il a commencé à se débrouiller, je rentrais le plus vite possible de l’école pour prendre la guitare avant lui, et m’entraîner.»

Les effets bénéfiques de la «jalousie» fraternelle se font vite sentir. Pierre intègre un orchestre de variété et se forme au jazz. Les tournées arrivent et, pendant dix ans, l’adolescent devient un guitariste demandé. Mais la vie d’artiste n’est pas très sûre. Le jeune musicien cherche une activité dans le domaine de la guitare électrique, en plein essor. Rien à l’horizon. En feuilletant le journal, il aperçoit une petite annonce: «Cherche facteur de piano.»

Le voilà qui envoie une lettre à tout hasard. Bingo! La réponse lui parvient quelques jours plus tard. Rendez-vous dans le petit atelier familial d’un certain Armin Jacobi, au fond de l’appartement. «Il voulait se faire une idée de moi.» A l’époque, rien de tel que le contact direct. Le voici engagé comme apprenti. Une longue et belle carrière débute, faite de techniques (ébénisterie, vernis, accordage, réparation, construction…), de rencontres avec des particuliers comme avec de grands artistes.

Un accord majeur

Il décline le service «entre la psychologie et l’adaptation aux caractères ou aux particularités physiques des musiciens». Après son apprentissage, Pierre Fuhrer passe trente ans à la célèbre enseigne genevoise Kneifel. Puis il s’envole vers l’indépendance en créant sa propre entreprise à Carouge.

Le contact et les découvertes humaines le transportent. Que ce soient l’immense Martha Argerich, si «instinctive, naturelle et généreuse», «l’amical et tourmenté» Radu Lupu, «l’obsessionnel perfectionniste» Alfred Brendel, le «chaleureux et exigeant» Grigori Sokolov, «l’inaccessible» Evgeny Kissin, «l’hermétique» Ivo Pogorelich, «l’adorable» Mario João Pires, le «précis» Francesco Piemontesi, le «délicat» Nelson Goerner et tous ceux qu’il admire, comme Murray Perahia, Nikolaï Lugansky ou Elisabeth Leonskaja, la liste des stars du clavier qui ont affaire à lui est immense.

«Avec ces figures célèbres, j’ai eu accès à des sensibilités, des fragilités et des talents exceptionnels. De la même façon, chez les particuliers, j’ai pu entrer dans l’intimité familiale et devenir un confident, un ami de mes clients. C’est un cadeau extraordinaire!» Un don du ciel et du cœur. Pierre Fuhrer choie ce présent et ses pianos avec passion depuis plus d’un demi-siècle, comme l’enseignement qu’il pratique avec la même ferveur. Une histoire d’accord majeur.


Profil

1945 Naît à Zurich le 7 décembre.

1967 Arrive à Genève, où il intègre l’enseigne Kneifel et fonde une famille de trois enfants.

1985-90 Forme de jeunes facteurs avec cours, congrès et séminaires, puis aborde la préparation de scène.

1998 Crée son entreprise indépendante, Pianos-Service, à Carouge (GE).

2020 Reçoit le Prix de l’artisanat genevois.


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