Mode

Pierre Hardy botte l’ECAL

Quand des étudiants de l’Ecole cantonale d’art de Lausanne réinterprètent visuellement l’univers du célèbre chausseur, cela donne une expo événement et une publication collector

En guise d’accrochage, des photos décrochées. Posées pêle-mêle sur des étagères ou à même le sol, avec comme seul point d’appui un mur d’un noir profond. Ainsi mises en scène, ces images n’apparaissent pas tout à fait comme des œuvres d’art, ni comme de simples objets plastiques. A l’instar des chaussures de Pierre Hardy – créations à la fois radicales et sensuelles –, elles jettent d’entrée de jeu un trouble formel.

Quinze modèles du créateur réinterprétés

Nous voici en plein Paris Photo, qui se tenait la semaine passée dans la capitale française. Place du Palais-Bourbon, le gratin mondain se presse dans l’ancienne boutique du grand créateur de souliers, salle monochrome dont la forme rectangulaire rappelle furieusement une boîte à chaussures. Il y a là Diane Pernet, imminente blogueuse à l’immuable mantille, la superstar du design d’intérieur India Mahdavi, la styliste Camille Bidault Waddington ou encore la créatrice et journaliste de mode Alexandra Golovanoff. Coupe de champagne à la main, ils viennent tous découvrir Walk with Pierre Hardy, une exposition organisée le temps de la foire par le chausseur et l’Ecole cantonale d’art de Lausanne (ECAL).

Sous la direction de Philippe Jarrigeon, des étudiants du bachelor photographie de l’école ont réinterprété visuellement quinze modèles emblématiques du créateur. Pour marquer le coup, une luxueuse publication a également été éditée. «Je chapeaute un cours dédié à la commande et l’idée était d’expliquer aux étudiants qu’un tel contexte peut être un terrain de jeu créatif, et pas uniquement un lieu de contrainte. J’ai voulu qu’ils se demandent ce qu’est une maison de mode, et plus particulièrement une maison de chaussures. Qu’ils s’interrogent sur ce qu’est une image de mode», dixit Jarrigeon, professeur à l’ECAL et lui-même photographe de mode reconnu.

N’espérez pas trouver de chaussures plates dans ce projet placé sous le signe de la hauteur. Objet fétichiste par excellence, le soulier à talon est surtout prisé pour sa photogénie. «Je consacre beaucoup de temps à ces modèles. Il s’agit de mes créations les plus spectaculaires. La chaussure à talon est un motif, à la fois un sujet et une forme d’évocation. Elle se rapporte à la performance», explique Pierre Hardy.

Portrait hétérogène

Ensemble hétérogène, les photos des bacheliers dessinent un portrait élégant et graphique du designer, un hommage à sa large palette d’expressions et à ses obsessions. On y décèle des influences de Guy Bourdin, Ettore Sottsass ou Fischli & Weiss, auxquelles se superposent des écritures photographiques saisissantes. Celle de Marvin Leuvrey par exemple, qui s’est intéressé au potentiel à la fois formel et narratif d’un escarpin blanc à découpes géométriques. En plus d’images fantomatiques en noir et blanc, ce Français de 24 ans a réalisé deux vidéos inspirées du film Crash de David Cronenberg, mais aussi de Chungking Express de Wong Kar-wai. Tournées dans un garage à Crissier, elles nous entraînent dans un univers industriel inquiétant, où l’héroïne reste à jamais une inconnue avançant dans le flou. «On nous a laissé énormément de liberté, même si le sujet était imposé. C’est ce qui a rendu ce travail particulièrement intéressant», s’enthousiasme l’étudiant.

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De son côté, Pierre Hardy avoue avoir redécouvert certaines de ses chaussures. «Ce qui est troublant, c’est que chacun des étudiants a exprimé des aspects de ma création sur lesquels je ne communique pas. J’imagine mes modèles de manière intuitive, quasi automatique. Par leur regard libéré de ces pesanteurs et leur innocence, ils ont fait émerger de façon presque archéologique l’imprévu qui se glisse dans les créations, des éléments enfouis et inconscients auxquels je n’avais pas prêté garde. C’est une chose que l’on a rarement l’occasion de vivre, car nous sommes pris dans un rythme qui nous empêche de prendre ce recul», explique le designer.

Hors de toute contrainte commerciale

Diplômé de l’Ecole normale supérieure de Cachan, section arts plastiques, c’est d’abord dans l’enseignement et la danse que s’aventure Pierre Hardy. A travers le mouvement, cet esprit curieux finit par découvrir la chaussure. Après avoir prêté ses talents à Dior, Hermès ou Balenciaga, il lance sa maison en 1999 à qui il donne son nom. Mais s’il a une grande maîtrise de l’image, ce chevalier de l’Ordre des Arts et des Lettres n’a jamais conçu de campagne publicitaire officielle pour sa marque. Un territoire vierge particulièrement intéressant à explorer pour un jeune photographe. «Il n’était pas question de créer une campagne publicitaire à travers ce workshop, prévient toutefois Philippe Jarrigeon. Il s’agissait d’inviter les étudiants à interroger la relation entre la photographie et la chaussure, et par extension de les confronter à ce fameux duo: photographie et mode.»

De ce point de vue, la décision de puiser dans les archives de Pierre Hardy était particulièrement ingénieuse. «On n’est pas soumis à l’injonction de faire passer un message immédiat pour déclencher un désir d’achat, cela change tout», se félicite le créateur. «Dans les métiers qui attendent les étudiants, il y a bien sûr des contraintes auxquelles ils doivent être préparés. Mais à mes yeux, une école d’art n’est pas faite pour formater des techniciens supérieurs. Elle doit former des cerveaux, des cœurs, des yeux, qui doivent rester détachés des contraintes économiques.»


A lire: «Walk with Pierre Hardy», ECAL, 2016, 52 p. www.ecal.ch

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