Comment est née votre passion pour l’art contemporain et la collection? Elle me vient de mon grand-père qui était conseiller municipal socialiste à Aarau et collectionnait les timbres. Il les conservait dans une petite mansarde. J’allais en vacances d’été chez lui. Je me souviens que la nuit, j’ouvrais en secret ses albums. Pour moi, c’était comme contempler des tout petits tableaux.

Et votre tout premier tableau? Je l’ai trouvé à Rome dans un marché aux puces. Mais ce n’était pas un Picasso comme beaucoup le prétendent. C’était juste un tableau que j’ai fait acte d’acheter. Je n’osais pas entrer dans les galeries. Je n’étais qu’un prof de sport qui nourrissait un fort complexe intellectuel. Chaque fois que je franchissais la porte d’une galerie, j’avais l’impression d’être passé au scanner par le personnel.

Vous visitiez quoi comme genre d’exposition? Ce que tout le monde allait voir. Surtout à Paris, où je restais 3 jours. Je commençais par la rue de Seine et je visitais toutes les galeries qui exposaient des «œuvres post-école de Paris» et l’abstraction des années 1950, qui n’ont plus le même intérêt pour moi aujourd’hui. Mais à l’époque, l’art, pour moi, c’était ça.

A quel moment votre œil s’affine?  Au milieu des années 1970, Adelina von Fürstenberg venait d’inaugurer le Centre d’art contemporain. C’était un lieu complètement nouveau où elle présentait des jeunes artistes de la scène internationale, de l’Arte Povera italien notamment, mais aussi Andy Warhol. Il y avait aussi John Armleder et son groupe Ecart. Avec eux deux, j’ai compris que j’avais encore du chemin à faire.

Et bientôt, vous ouvrez votre première galerie. C’était en 1984, au boulevard Helvétique, du jour au lendemain. Je n’avais aucune idée qui j’allais exposer. Je regardais surtout ce qui se passait à Paris. Mais c’est à New York en 1986 que tout a vraiment démarré. L’artiste suisse Olivier Mosset m’a présenté Bob Nickas, un jeune curateur qui connaissait tout le monde mais se comportait avec moi comme un tyran. Chaque dimanche j’invitais 15-20 artistes à déjeuner à The Odeon. J’y retournais tous les 15 jours.

Vous auriez pu vivre là-bas. Vous êtes pourtant toujours resté en Suisse… Je suis très attaché à Genève et à son lac dans lequel je me baigne presque tous les matins.

Quels étaient les artistes qui montaient là-bas? De jeunes types qui vendaient leurs œuvres à 3 ou 4000 dollars. Il y avait Jeff Koons, Louise Lawler, Cindy Sherman, rien que des artistes en début de carrière. Le premier qui m’a vraiment intéressé a été Steven Parrino, qui faisait des sortes de peintures froissées. «L’art du réel» que j’ai organisé dans ma galerie en 1987 a bouleversé ma carrière. Même si je n’ai absolument rien vendu, sauf une sculpture en argent de Jeff Koons à un collectionneur de Londres pour 30 000 francs. Elle en vaudrait aujourd’hui au moins vingt fois plus.

A Genève, l’art contemporain n’intéressait donc absolument personne? Il n’y avait pas de clientèle. Je gardais les invendus dans mon dépôt pendant un certain temps. A la fin, ça me coûtait moins cher de les acheter que de les renvoyer aux Etats-Unis. Je m’arrangeais avec les artistes. Je me disais que si un jour leur cote montait, j’aurais un fond pour assurer mes vieux jours. Je ne me doutais pas du succès que certains d’entre eux allaient rencontrer.

C’était aussi une époque où l’art contemporain n’avait pas ce statut de valeur refuge qu’il a aujourd’hui. C’était un marché d’amoureux de l’art. Un cercle restreint de gens accessibles, qui se croisaient et discutaient. Et où les prix des œuvres n’atteignaient pas ceux d’aujourd’hui. A Genève, le régisseur André L’Huillier consacrait une partie de son argent à acheter des œuvres, aussi bien à de jeunes artistes d’ici pour les aider, qu’à des galeries amies pour soutenir leur travail de défricheur. C’était vraiment un autre temps, lorsque Genève comptait trois ou quatre collectionneurs passionnés.

Vous vous êtes assez tôt investi dans l’art contemporain chinois. Certains ont jugé votre intérêt motivé par l’opportunisme… Peut-être, mais j’ai très vite compris que nous entrions dans la mondialisation. Et que l’art produirait de grands artistes, pas seulement aux Etats-Unis et en Europe, mais aussi en Chine. Je voulais non seulement connaître ce qui se faisait là-bas, mais aussi apporter quelque chose, ouvrir des portes à ces artistes pour qu’ils deviennent indépendants dans leur création. Depuis 2007, je finance un prix qui porte mon nom et qui, tous les deux ans, récompense un jeune créateur qui travaille avec les nouvelles technologies.

On a quand même parfois l’impression que l’art contemporain chinois est très surévalué… Allez voir ce qui se passe là-bas! En Chine, il y a 20 ans, il n’y avait rien. Aujourd’hui, une évolution passionnante est en train de se dérouler. Les artistes chinois ne sont pas moins intelligents que les Occidentaux. Il faut juste leur laisser un peu de temps. Et prendre patience.

Il y a pourtant des artistes chinois déjà très connus, comme Ai Weiwei… C’est surtout un artiste polémique qui sait orchestrer et médiatiser son œuvre. Cela fait partie de son travail. Mais pour moi, Ai Weiwei n’est pas l’artiste chinois le plus important. Dans les années 80, Chen Zhen provoquait exactement les mêmes réactions, sauf qu’à part les connaisseurs, personne n’en parlait. Je ne vais pas rentrer dans les questions politiques, ni alimenter la controverse mais si on pense qu’Ai Weiwei est la seule émanation du futur art contemporain de la Chine on se trompe.

Si les artistes chinois intéressent moyennement les collectionneurs occidentaux, qu’est-ce que les collectionneurs chinois achètent? Pour eux l’art est un phénomène social qui fait partie de la culture. C’est à celui qui aura les plus grandes pièces et les plus spectaculaires. Pour cela, ils engagent des curateurs qui achètent les mêmes noms auprès des mêmes marchands. Ils construisent ensuite des musées sans contenus qui, de l’un à l’autre se ressemblent. Mais cela aussi est en train de changer.

 Votre définition du bon collectionneur? Quelqu’un dont le patrimoine reflète la personnalité. Un bon collectionneur achète des œuvres en fonction de ses connaissances, pas par rapport à la mode du marché et au diktat des curateurs. Paul McCarthy par exemple (l’artiste américain, auteur du fameux «Plug» gonflable qui défraya la chronique l’année dernière à Paris, ndlr). La partie de son œuvre historique la plus intéressante ce sont ces performances. Mais essayez de vendre les photos noir et blanc tirées de ses happenings. Ce qui s’achète, ce sont ses immenses sculptures lubriques. Il faut m’expliquer en quoi ces pièces font avancer l’histoire de l’art, au-delà du fait qu’elles coûtent 3 millions de dollars.

On vous sent très remonté contre ce marché de l’art dont vous êtes pourtant l’un des acteurs… Vous savez, le prix de l’art est aujourd’hui dicté par quelques collectionneurs influents et leurs conseillers bien rémunérés. Mais aussi par les maisons d’enchères qui doivent vendre de plus en plus cher pour rester crédibles et rentables. D’où le fait que le marché tourne autour d’une poignée d’artistes qui ne représentent de loin pas la variété de la création mondiale.

Vous avez aussi un avis tranché sur la manière dont l’art contemporain est défendu à Genève… J’estime que les politiciens genevois, qui ne sont pas des spécialistes de l’art contemporain, ont malgré tout une responsabilité: celle d’accorder leur confiance aux personnes choisies pour diriger nos institutions et leur donner les moyens de mener à bien leurs missions. Développons ce que qui se trouve déjà à notre disposition avant de se lancer dans de nouvelles réalisations. Une grande opportunité s’ouvre à Genève avec la venue de Lionel Bovier à la direction du Mamco dès 2016. J’espère qu’une grande synergie va s’opérer avec le Centre d’art contemporain. Pour qu’ici existe enfin cette plateforme artistique que j’appelle de mes vœux et à laquelle je pourrais apporter ma contribution.

Il y a quand même le Quartier des Bains qui draine un monde fou… En septembre, j’ai quitté cette association que j’ai contribué à fonder. J’en avais assez que 200 personnes débarquent dans ma galerie sans regarder ce qui se trouvait sur les murs. Le succès nous a dépassés. Je voudrais que les gens viennent pour parler des œuvres que j’expose. Vous savez, vendre, c’est le métier le plus simple du monde, mais expliquer à quelqu’un quelque chose qu’il ne connaît pas est éminemment plus compliqué. Les galeries ne sont pas subventionnées mais elles contribuent grandement à la vie culturelle et économique de Genève.

En cela, le Quartier des Bains à rendu l’art contemporain réputé élitiste beaucoup plus populaire… Je ne suis pas tout à fait d’accord. La Vogue de Carouge est populaire. Pas l’art contemporain qui nécessite des clés pour le comprendre. Apporter les outils à ceux qui veulent faire cet effort, voilà ce qui m’intéresse. Pas d’avoir une foule de visiteurs qui entrent et repartent sans regarder.

C’est un point de vue très élitiste… Il faut éduquer les gens et faire émerger une nouvelle génération de curateurs pour éviter que l’art devienne monochrome. Quand j’avais 10 ans et que les gens voyaient un portrait de Dora Maar peint par Picasso, ils le trouvaient épouvantable. Aujourd’hui, c’est un chef-d’œuvre. Mais il a fallu du temps pour que le regard change. L’être humain a besoin d’être rassuré dans ses choix. Il n’a plus deux minutes à lui pour réfléchir à ce qui est bien ou pas.

Pour vous, les choses vont trop vite? Je ne me laisse plus embarquer par la surenchère du marché. On vous presse pour acheter une œuvre en vous disant que derrière vous, il y a dix autres acquéreurs qui sont intéressés. A bientôt 75 ans, j’ai passé l’âge. On peut collectionner sans précipitation. Je préfère me tromper moi-même que de me faire tromper par les autres.

Vous possédez une immense collection d’art contemporain international qui va des années 1960 à nos jours. Que va-t-elle devenir? Il était question que vous la donniez à Genève… A Genève, dans les milieux d’initiés institutionnels et politiques si, à ce jour, j’avais senti le moindre intérêt à ce sujet, mes relations avec ces derniers seraient bien différentes. Mais il y a des années-lumière entre le Pierre Huber prof de sport que j’étais et les fonctionnaires qui pendant 40 ans m’ont toujours fait comprendre que j’étais bien éloigné de leurs compétences. Visiblement, je dois encore soigner mon complexe vis-à-vis de l’establishment, mais je suis en bonne voie de guérison.

Votre collection risque donc de partir à l’étranger?  Je prévois une donation importante quelque part, mais je ne sais pas encore où. Je me donne encore une année pour réfléchir et trouver une solution. La formidable collection Amaudruz d’objets d’ethnographies suisses a mis 60 ans avant de trouver un lieu qui la mette en valeur. Je ne veux pas que cela arrive à cette collection.

Vous pourriez aussi décider d'ouvrir votre propre fondation... Au prix d'aujourd'hui, sans le prix de la construction du  bâtiment mais seulement en assurer la gestion cela coûte entre 600'000 et un million de francs par an pour une petite fondation, les collectionneurs qui font une donation l’ont bien  compris. Je vous laisse faire le calcul sur 50 ans. Je n'ai pas les moyens d'assurer ce type de projet. Les gens pensent que je suis riche. Alors oui, mais de la culture que j'ai acquis tout au long de mon parcours.

Un parcours semé d’embûches. Après la première édition de votre foire d’art à Shanghai en 2007, vous aviez dû faire face à un procès de la part d’un autre galeriste qui vous accusait de vol. Nombre de vos artistes avaient alors quitté votre galerie…  Ces procès, je les ai tous gagnés. Je n’ai pas envie de revenir là-dessus.

Vous annoncez régulièrement la fermeture de votre galerie à Genève. Pourtant, vous êtes toujours là.  Ce sont des rumeurs. Je n’ai jamais annoncé cette fermeture. Je continue à développer ici des projets qui me procurent beaucoup de plaisir et me permettent de rester en contact avec des artistes qui m’intéressent. La galerie fermera un jour bien sûr. Mais pour l’instant j’ai un projet qui me tient à cœur. J’arrive à un âge où je n’ai plus envie de posséder des objets, mais des idées. J’ai donné carte blanche à l’architecte Alvaro Siza Vieira. Il me construit au Portugal la Villa Adeusinho, un espace de 200 mètres carrés sur un terrain pris sur la mer. Ses dessins et ses maquettes intégreront la collection ainsi que tout le mobilier dont il sera le designer. Une ou deux fois par an, j’y organiserai une exposition qui entrera en dialogue avec ce lieu. Le reste du temps, il sera à la disposition d’artistes que j’inviterai. Comme le cabanon de Le Corbusier sur la plage de Roquebrune, cette maison pourrait être ma dernière demeure. Si je partais avec une œuvre, cela pourrait être celle-ci.