La dernière fois qu’on l’avait vu, à l’inauguration du nouveau Musée des beaux-arts de Lausanne le 5 avril, il avait encore la rage. Amaigri, les gestes et la parole moins rapides que dans le temps, mais l’œil toujours vif et le verbe leste, Pierre Keller refusait de baisser les bras face au cancer du foie contre lequel il se battait depuis deux ans. Il le savait bien, la maladie serait de toute façon la plus forte. Il continuait à vivre avec, sans perdre ni son humour ni son tempérament. Dimanche, c’est elle qui finalement a gagné. Pierre Keller avait 74 ans.

La mort emporte une personnalité hors normes, une énergie parfois difficile à suivre. Né à Gilly en 1945, l’homme avait ses admirateurs et ses détracteurs. Il l’admettait volontiers: il pouvait avoir sale caractère. D’ailleurs, il ne cachait rien. Sa vie était un grand livre ouvert. De la même manière, il disait cash ce qu’il pensait de vous et pouvait déplacer les montagnes pour ses amis, qu’il avait fort nombreux.

Une vie de plaisir

Sa formation de graphiste l’avait amené à rencontrer les artistes des avant-gardes en Italie et au Canada, avant de devenir artiste lui-même. De son père peintre en bâtiment, il avait appris les techniques des vernis, des siccatifs et des mélanges de couleurs. Mais c’est à travers la photographie que Pierre Keller avait trouvé son mode d’expression. «Ma première photo, je l’ai prise en 1965 à Carouge. C’était un très beau jeune homme qui faisait ses études de médecine», expliquait-il au moment de l’exposition des œuvres de sa collection au Musée Jenisch de Vevey.

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Son homosexualité, Pierre Keller l’avait toujours revendiquée, comme une manière de n’offrir aucune prise à ceux qui voulaient lui nuire. «Toute ma vie, j’ai dû me démerder. Toute ma vie, j’ai dû tout faire tout seul.»

Je mène une vie de couleur et de plaisir, une vie de vagabond et de sexe

Pierre Keller

Alors, un jour, il part pour les Etats-Unis avec un Polaroid et des paquets de films qu’il a achetés à la gare de Lausanne. Destination New York, où il rencontre Keith Haring, Robert Mapplethorpe, Andy Warhol. «La photo ne m’a jamais intéressé en tant que technique ou pour sa perfection qualitative. Je suis même plutôt nul en prise de vue. C’est l’image qui sort de l’appareil qui me fascine.» L’année dernière, il publiait aux Editions Patrick Frey My Colorful Life, un épais bouquin de 400 pages avec une sélection d’images de ses amants croisés dans ses voyages sur une période de dix ans. «Je mène une vie de couleur et de plaisir, une vie de vagabond et de sexe», aimait à dire celui qui considérait la photographie avant tout comme un acte amoureux.

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Le réveil de l’ECAL

Pierre Keller était aussi connu pour avoir été le délégué du Conseil d’Etat vaudois au moment de l’organisation des festivités du 700e anniversaire de la Confédération en 1991. Sa collaboration avec Jean Tinguely à cette occasion sera le commencement d’une longue complicité entre les deux artistes.

Il sera surtout celui qui réveillera l’Ecole cantonale d’art de Lausanne, qu’il va diriger entre 1995 et 2011. Et faire d’une institution endormie dans sa province l’une des écoles les plus prestigieuses du monde dans la formation au graphisme, à la photographie et au design industriel. La première génération qui sortira diplômée de l’ECAL – BIG-GAME, Adrien Rovero, Nicolas Le Moigne, Maxime Buchi, Nicolas Party – va ainsi devenir l’ambassadrice d’un nouveau design suisse qui va essaimer partout dans le monde.

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Il avait des projets

Ce monde que Pierre Keller adorait parcourir. Avec l’Office des vins vaudois, dont il a été le président jusqu’à cette année. Et aussi avec la manufacture horlogère Hublot, fondée par son ami d’enfance Jean-Claude Biver, et pour laquelle il avait créé le Hublot Design Prize doté de 100 000 francs.

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La mort l’a rattrapé dimanche alors qu’il avait de nouveaux projets avec cette dernière, quelque chose autour de l’architecture et du design. Pierre Keller avait dédié sa vie à l’art. Son influence aura marqué des générations d’artistes et d’étudiants, qui lui rendent déjà hommage sur tous les réseaux sociaux.