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Pierre Lemaitre: «"Au revoir là-haut" m’a procuré une telle jubilation que j’ai imaginé une suite»

Dans la tradition des feuilletonistes du XIXe siècle, le romancier Pierre Lemaitre signe «Les Couleurs de l'incendie», deuxième volet de son grand succès de 2013

On enterre le banquier Marcel Péricourt, le président de la République est attendu, mais un coup de théâtre bouleverse la cérémonie. Ceux qui ont lu et/ou vu Au revoir là-haut, livre et film, se souviennent du père d’Edouard, un des deux héros du Prix Goncourt 2013. Il n’est cependant nullement nécessaire d’avoir lu le premier épisode du feuilleton de Pierre Lemaitre pour prendre un très grand plaisir à Couleurs de l’incendie. Par ailleurs auteur de romans noirs et de polars, Lemaitre peint ici une fresque dans la bonne tradition de la littérature du XIXe siècle qui est sa référence, avec alacrité, élégance et drôlerie.

Euphorie trompeuse

Entre 1926 et les années 1930, la France se remet de la guerre dans une euphorie trompeuse. On comptait sur les réparations dues par l’Allemagne vaincue, elles tardent. Les affaires reprennent cependant. Madeleine Péricourt se retrouve bien démunie à la mort de son père. Son mari, l’infâme escroc d’Aulnay Pradelle, croupit en prison, tant mieux. Son jeune fils, Paul, est un enfant nerveux, bègue, et bientôt handicapé. Pour les finances, auxquelles Madeleine ne comprend rien, elle se repose sur Gustave Joubert, fondé de pouvoir de la Banque Péricourt, prétendant éconduit mais gestionnaire rigoureux. Léonce, sa dame de compagnie, lui offre un soutien affectif. Enfin, elle se console nuitamment avec le précepteur de son fils, André Delcourt, qui se rêve homme de lettres.

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Autour de ce noyau, Pierre Lemaitre convoque une foule de personnages secondaires, tous dessinés avec cette précision dans le détail qui les rend crédibles et vivants. Tous vont se révéler au cours de l’action, pas toujours de la manière la plus élégante: Couleurs de l’incendie joue le grand air de la vengeance.

Feuilletonistes du XIXe siècle

Toute cette matière historico-sociale, Pierre Lemaitre la traite avec une verve mordante et documentée qui doit beaucoup aux feuilletonistes du XIXe siècle. Mais c’est un auteur contemporain qui a beaucoup lu, en a tiré des conséquences, et truffe son texte de citations cryptées sans l’alourdir. Certains passages ont l’élégance rapide et détachée d’un Echenoz. Il y aura encore plusieurs épisodes qui amèneront à la fin de cette épopée de la Troisième République. C’est une très bonne nouvelle.

Juste avant Noël, c’est un Pierre Lemaitre très disponible et détendu qui évoque au téléphone son bonheur de feuilletoniste.

Le Temps: Quand vous avez écrit «Au revoir là-haut», aviez-vous prévu de donner une suite au récit?

Pierre Lemaitre: Non, mais j’ai ressenti une telle jubilation à écrire dans ce registre que j’ai eu envie de retrouver ce plaisir. D’ailleurs, ce n’est pas gratuit: j’avais laissé des portes ouvertes, des pistes à suivre, car on ne sait jamais, ça peut toujours servir. Il y aura encore les années 1930 jusqu’à l’exode.

– Le Goncourt vous a-t-il confirmé dans cette envie ou vous a-t-il mis une grande pression, comme les lauréats la ressentent souvent?

– Le Goncourt, non. Plutôt le succès populaire qui a précédé. Ecrire est un métier solitaire. C’est agréable de rencontrer des lecteurs heureux. J’ai eu envie de continuer à me régaler avec eux. Le Goncourt n’est pas un prix littéraire, c’est un emblème, un label, un symbole de la culture française. S’il y a eu pression, c’était plutôt pour le roman noir qui a suivi, Trois jours et une vie, parce que je revenais à ma première manière, et on sait qu’après un succès, il y a souvent un retour de balancier dans la presse. Mais bon, il faut raison garder: après avoir vendu plus d’un million d’exemplaires, été traduit en trente-cinq langues, il serait obscène de s’apitoyer. Une anxiété de privilégié.

– Vous vous documentez beaucoup, vous citez même un article d’un historien suisse, mais vous revendiquez aussi une liberté par rapport à l’histoire. Jusqu’où va-t-elle?

– Comme disait mon maître Alexandre Dumas: «J’ai violé l’histoire mais qu’importe, si je lui ai fait de beaux enfants.» Plus sérieusement, c’est une question de morale. Si je m’affranchis totalement de la façon dont les gens pensaient, si je ne m’intéresse qu’à mon livre, je peux écrire n’importe quoi, faire un roman révisionniste, par exemple. Ce n’est pas une question culturelle, historique ou savante, mais vraiment morale. Il y a une limite, un curseur, à fixer sur une échelle. Pour moi, il s’agit d’être fidèle à la façon dont les gens réfléchissaient et parlaient à l’époque. Après, si on me signale que tel modèle de voiture n’existait pas en 1927 ou que le terme «conflit d’intérêts» est anachronique, je le corrigerai pour l’édition de poche, mais je me fous absolument de tels détails.

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– «Couleurs de l’incendie» est plus cynique qu’«Au revoir là-haut». C’est la vengeance de tous contre tous. C’est l’époque qui veut ça?

– Oui, plus cynique, plus méchant, vous avez raison. Et plus drôle aussi. Pour deux raisons. L’une: je me suis lâché dans un registre plus radical qui me correspond mieux. Trois ou quatre ans après le premier volume, avec mon nouveau statut, connaissant la recette, j’ai pris moins de précautions. Deux: l’époque était en effet très violente. On l’a oublié. Les gens s’affrontaient dans la rue, les croix-de-fer contre les communistes et la police. C’était le temps des revanches, tout le monde en avait à prendre.

– On peut déceler des analogies avec la nôtre: révolte contre l’impôt, évasion fiscale, démantèlement de la gauche.

– C’est tentant, en effet, de rabattre une époque sur une autre, mais il faut être attentif aux manipulations. De la triche, il y en a depuis qu’il y a de l’impôt, depuis les pharaons. C’est dans la nature humaine. Il faut dire que les Panama Papers, juste avant la sortie du livre, m’ont offert une publicité dont je je suis reconnaissant. Sarkozy a annoncé la fin de l’évasion fiscale, Macron va le faire dans quelques mois. Il est toujours amusant de trouver des résonances. Dans mon livre, il y a un personnage de technocrate, Ernest Mercier dans la vraie vie, qui fonde tout le projet de société sur la technique, comme Macron aujourd’hui. C’est amusant à relever et ça fait réfléchir. Sans plus.

– En plus de la drôlerie et de l’humour, on sent aussi chez vous un fond de colère politique.

– Ah oui, j’y tiens! Je suis loyal et mes lecteurs peuvent savoir quelles sont mes convictions. Ma colère est intacte face à l’injustice, à l’état de l’Europe, aux extrémismes. En tant que romancier, je peux exprimer ces convictions même si elles ne m’aveuglent pas.

– Les personnages secondaires de vos livres sont très typés. Si noirs soient-ils, ils gardent quand même une étincelle d’humanité. On sent votre sympathie pour certains, comme M. Dupré qui, lui non plus, ne démord pas de ses convictions et qui est chargé d’exécuter plusieurs vengeances.

– Ah oui, celui-là, je l’adore! Il a quelque chose d’abyssal. Sauvage et pragmatique à la fois. Un pro qui «fait le job», s’il convient à ses convictions, qui ne dit pas grand-chose mais qui agit. Un crypto-communiste anarchisant. Une figure paternelle aussi. C’était un clin d’œil au samouraï du film de Melville. Et prenez le banquier Charles Péricourt, si lamentable soit-il par certains aspects, c’est un vrai républicain qui veut faire respecter l’impôt. Les gens sont capables du pire et du meilleur, comme dans la vie, ça dépend des circonstances.

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En général, je soigne les personnages secondaires, ils sont comme les détails dans la peinture hollandaise, ce sont eux qui donnent de l’épaisseur et de la vie, de l’ampleur romanesque, sinon le récit risque d’être figé. Et puis ils peuvent devenir des personnages principaux par la suite: ainsi Madeleine Péricourt, effacée dans «Au revoir là-haut», joue cette fois un rôle essentiel et devient cynique et calculatrice par vengeance. C’est le travail d’un feuilletoniste attentif de créer des personnages forts et révélateurs, même s’ils n’ont qu’une scène.

– Le titre est tiré d’un poème d’Aragon. Vous payez vos dettes aux auteurs cités en fin de livre: vous écrivez donc en présence de toute votre bibliothèque de grand lecteur?

– Ce sont des clins d’œil. Comme dans tous mes livres, il y a des références à Proust, que les amateurs reconnaîtront et qui leur feront plaisir. Et aussi des allusions à Balzac et à Zola, à toute la littérature populaire du XIXe siècle aussi. Mais ces clins d’œil ne sont pas du tout indispensables à la compréhension du récit, ils n’excluent pas, ils n’empêchent pas ni n’intimident.


Pierre Lemaitre, «Les Couleurs de l'incendie», Albin Michel, 538 p.

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