Portrait

Pierre Mifsud, le gai savoir

Sa Conférence de choses couvre un champ aussi varié que le déo-wc, la synthèse additive, les bisons ou la comète de Halley. Intégrale de huit heures, ce dimanche à Lausanne

Huit heures en solitaire, et sans interruption. C’est l’exploit que va accomplir, dimanche, le comédien Pierre Mifsud, toujours étonné, toujours étonnant. Et si attachant.


Une Conférence de choses? On doit le concept à un autre naïf magnifique. François Gremaud, un mètre nonante de candeur futée, de singularité joyeuse. C’est lui qui, en 2013, a eu l’idée de composer des sets d’une heure -exactement 53 minutes, 33 sec.-, de libre déambulation encyclopédique en s’inspirant de la toile où, de lien en lien, de wiki en wiki, un savoir hétéroclite se tisse. «Je suis au clavier de l’ordinateur et François me dit sur quel mot cliquer», raconte Pierre Mifsud, au Paradisio, café genevois du quartier de Saint-Jean, où habite l’acteur et où Rousseau a donné tant de noms de rue. Jean-Jacques se serait passionné pour la proposition de ces deux arpenteurs de la pensée. «Sans doute, même si, avec nos associations bizarres, on ressemble plutôt à Bouvard et Pécuchet qu’à Diderot et Rousseau».


L’intégrale pour dimanche prochain, le nomadisme jusque-là. Depuis une semaine, Pierre Mifsud donne ses conférences dans des divers lieux de Lausanne. Le Palais Rumine, le Musée de la main, le Musée Olympique, etc. Ce mercredi, ce sera l’Ecal. Avec, toujours, pour condition, de partir de l’endroit où se déroule la causerie et de trouver un raccord plausible avec le fil de la conférence en cours. Mardi dernier, on avait rendez-vous dans la salle du Conseil communal de l’Hôtel de Ville, «le plus bel exemple de l’architecture vaudoise du XVIIe siècle», précise l’acteur transformé en érudit, vantant les charmes de la bâtisse signée Abraham de Crousaz. Son mandat? Retomber sur ses pattes de bison, puisque la bête à poils longs est la première entrée de la conférence déjà mémorisée. L’orateur y est arrivé en passant par l’architecte Pierre-Adrien Pâris, auteur du très bel Hôtel de Ville de Neuchâtel et natif de Besançon, donc bisontin. Bisontin, bison, le lien est tout trouvé et le public, très séduit par ces parentés phonétiques.


Il y a de la gémellité entre Pierre Mifsud et François Gremaud. Une même manière, légère et sensible, d’envisager le quotidien. «Je peux rester des heures à observer des bébés ou des oiseaux», dit le comédien, fan de Modiano. Né il y a cinquante-deux ans à Verquières, un tout petit village du sud de la France, Pierre Mifsud a connu une enfance sans turbulences. «Mes parents étaient les seuls instituteurs de la place. Du coup, on habitait dans l’école et je n’ai jamais eu de cartable. On suivait la classe avec notre chien à nos pieds et lorsqu’on abordait la vie des animaux, Boby grimpait sur la table pour devenir notre sujet d’observation.» Quelques souvenirs et déjà, le récit est magique, enchanté. «J’étais un bon élève, mais vite perdu. Surtout lorsque je suis entré au collège, à 11 ans, et que j’ai dû quitter la maison. Là, j’ai connu des heures compliquées.» On l’imagine sans peine, le petit Pierre, en chaussettes blanches et culottes courtes, le regard paniqué. Car le génial comédien a cette inquiétude en lui. Et, pourquoi pas, un peu de cruauté aussi. Quand la bête est traquée, affolée…


On se souvient de son interprétation du Père Ubu, au Théâtre Saint-Gervais, en 2000. Dans une mise en scène férocement iconoclaste d’Oscar Gomez Mata, le comédien incarnait un souverain tempêtueux, dont le regard pouvait subitement avoir la froideur d’un serial killer. A ses côtés, Paola Pagani composait une Mère Ubu débordante et chaotique. Le couple est resté mythique. Cette dimension inquiétante et hystérique, on l’a retrouvée quand Pierre Mifsud a incarné Louis de Funès en 2011 dans le spectacle de la cie Un air de rien. «J’ai adoré jouer celui qui fut le modèle de mon enfance. De Funès, c’était le rire programmé.»

Rire encore lorsque sa route a croisé celle de Claude-Inga Barbey, la drôle de dame au regard triste. «Une artiste sans peau, à vif. Et tellement interprète qu’on ne sait jamais quand elle commence à travailler.» Dans Betty, un spectacle où, dans le rôle d’une psy maniaque, l’humoriste martyrisait une simplette jouée par Doris Ittig, Pierre Mifsud faisait des apparitions surréalistes, type fantôme de l’ombre. «C’est un peu moi dans la vie, ça. Je me fonds totalement dans une foule, on ne me remarque pas. Par contre, dès que je suis sur un plateau, je sais que je suis à l’endroit juste. Enfant, j’avais des visions mystiques quand je jouais dans les ateliers théâtre. A l’église, j’ai chanté Minuit Chrétien, je voulais faire toutes les voix!»


Pourtant, parce qu’il était le second de quatre enfants et qu’il fallait rester sérieux, Pierre ne s’est pas vu comédien. Il est d’abord devenu enseignant comme ses parents. Et c’est grâce à l’armée, quand il a profité d’une formation à Avignon et qu’il a rencontré le pédagogue Serge Martin, qu’il a osé se lancer. «J’avais 25 ans, j’ai tout chamboulé. Je suis arrivé à Genève où j’ai suivi l’école de Serge et, depuis, j’ai toujours rencontré des gens géniaux et généreux qui m’ont fait progresser.» Oscar Gomez Mata, un ami pour la vie, dont il relève l’intranquillité et l’enthousiasme du chercheur. Paola Pagani, avec qui il a réalisé Le Bal des mouches, et dont il salue l’intelligence et la capacité à valoriser l’autre. Serge Martin, l’homme du début, qui lui a révélé «la joie d’être responsable d’une parole». La tout feu, tout flamme Claude-Inga Barbey. Ou encore le trentenaire Fred Mudry, avec qui il est actuellement en résidence au Petit Théâtre de Sion, «un mec merveilleux, avec un appétit féroce de vivre et de partager». Et bien sûr, François Gremaud, son frère en imaginaire libéré. Mentor en conférence extrême.


Dimanche, c’est le grand jour du marathon. Comment se prépare-t-il? Footing, régime? «Je ne fais pas de sport et je mange de tout», répond Pierre avec une petite moue. «Par contre je dors beaucoup. Et, pour la mémoire, on a imaginé une promenade dans la forêt avec des repères au bord du sentier pour les enchaînements à négocier», détaille-t-il de sa voix légère. Petit Chaperon rouge plus que grand méchant loup. Allez à L’Arsenic, ce dimanche. Entrez et sortez quand vous voulez. Perdez-vous. Avec Pierre Mifsud, le savoir est une partie de rire, de frissons et de vie.

Conférence de choses, jusqu’au 15 nov., à Lausanne. Les séances d’une heure sont gratuites. Intégrale, le 15 nov., à l’Arsenic, Lausanne, 13. –, www.arsenic.ch


Profil

5 octobre 1963 Naissance à Verquières, un petit village du sud de la France. Ses parents sont instituteurs et il a deux frères et une sœur. Musicienne, cette dernière habite Saint-Rémi et vend aujourd’hui des pâtisseries à la fleur de lavande, au romarin et à l’abricot rôti inspirées par Van Gogh.

1988 Alors qu’il est instituteur, il rencontre Serge Martin à Avignon et décide de tout quitter pour suivre le pédagogue et intègre son école de théâtre basée à Genève.

1998 Joue dans «Boucher espagnol», pièce de Rodrigo Garcia mise en scène par Oscar Gomez Mata au Théâtre Saint-Gervais, à Genève. «Oscar? Un ami pour la vie, un chercheur enthousiaste.»


2003 Crée «Le Bal des mouches» avec Paola Pagani, «une artiste intelligente et capable de tirer le meilleur de chacun».

2009 Joue dans «Simone, two, three, four», spectacle mis en scène par François Gremaud, son frère en imaginaire, le «naïf magnifique» avec qui il travaille assidûment depuis.

2011 Joue dans «Betty», satire imaginée par Claude-Inga Barbey. «Une femme à vif, une interprète exceptionnelle» avec laquelle il a noué un lien professionnel et personnel très fort.

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