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Pierre Naftule: «Le rire est une affaire technique qui suppose des acteurs très habiles. Ils ne sont naturels qu’à cette seule condition.»
© Mark Henley / Panos Pictures

Spectacle

Pierre Naftule: «Une «Revue» réussie, c’est 480 rires par soir»

Le scénariste et producteur genevois incarne l’esprit d’un grand show comique qui devrait faire courir le Tout-Genève dès le 13 octobre. Pierre Naftule signe sa dernière «Revue». En guise de révérence, il dévoile les secrets d’une mécanique infernale

Se méfier des goguenards. Ils sont souvent tendres. Dans son lainage d’automne, Pierre Naftule appartient à cette famille-là. Il a des saillies, une manière de tirer à l’arbalète qui fait la joie des rieurs, mais son œil, parfois ailleurs, trahit la mélancolie. Depuis 1990, il incarne La Revue genevoise, escorté par les camarades de toujours, Pascal Bernheim et Thierry Meury. Il y a eu des intermèdes, certes, d’autres griffes au Casino-Théâtre – Philippe Cohen en a tenu les rênes. Mais Pierre Naftule, 57 ans, est l’archer en chef de ce casse-pipe comique.

Goguenard vraiment, Pierre Naftule? Au premier contact peut-être. Mais «pudique» est plus juste. Le satiriste ne se paie pas de mots. Il veille sur les siens en douce. Et sa tribu le choie en retour. Il faut entendre Joseph Gorgoni alias Marie-Thérèse Porchet ou Thomas Wiesel. «Pierre sent juste», confient-ils volontiers. Pour beaucoup d’humoristes de la nouvelle génération, le producteur est l’imprésario rêvé, leur Séverin Lüthi, l’homme qui veille sur la volée de Roger Federer.

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Ce jour-là à Genève, il pleut des seaux et Pierre Naftule ressemble un peu à Bertrand Piccard, assis devant sa table de contrôle, dans la bonbonnière du Casino-Théâtre. Il règle les détails de ce qui est, mais oui, sa dernière Revue. Il lance à ses acteurs des choses du genre: «Quand on joue proche du public, on est gagnant.» Ça vaut comme maxime et comme cap.

Le Temps: Qu’est-ce qu’une «Revue» réussie?

Pierre Naftule: Un spectacle où le public rit en moyenne toutes les 15 secondes.

– Mais c’est impossible!

– Bien sûr que si! En 2015, nous étions à 480 rires pour la soirée, soit un rire toutes les 17 secondes. En 2016, nous sommes tombés à 330-340. J’en déduis que l’écriture était moyenne. Quelque 25% de rires en moins, c’est autant de spectateurs perdus, c’est aussi simple que ça. Alors oui, on peut faire une Revue plus poétique ou circassienne, mais le public n’attend pas ça. Pour ma dernière Revue, l’objectif est d’atteindre au moins le niveau de 2015.

– Vous comptez donc les rires?

– Oui. Je suis attentif à leur fréquence et à leur puissance. Certains de nos prédécesseurs faisaient moins de 100 rires par soirée. Ils considéraient que ce n’était pas leur but premier. Et ils attiraient moins de 15 000 spectateurs.

– Vos spectacles respirent l’amour du théâtre…

– Broadway est ma passion. Juste avant ma première Revue en 1990, nous avions fait une virée à New York, juste pour le plaisir de voir de la belle ouvrage. Ce n’est pas parce que notre salle est petite qu’il faut transiger sur le choix des musiques, des costumes, des décors… Tout doit être de qualité, même si ça a un coût.

– A quoi êtes-vous d’abord attentif quand vous répétez?

– Au rythme. Je sais exactement ce que je veux. J’ai une musique dans la tête, je n’ai pas besoin de regarder pour savoir si c’est juste. Je déteste répéter. Certains metteurs en scène passent 12 semaines à travailler avec leurs comédiens et n’ont aucun intérêt pour les représentations. Pour ma part, je choisis des gens de talent qui correspondent à mes vues. Ils connaissent leurs textes le premier jour, ce qui permet d’avancer vite. Les trois dernières semaines de travail nous permettent de régler tous les problèmes techniques, les changements de décor, les costumes, etc.

– Comment faites-vous pour que le tempo soit juste?

– Je découpe toujours les scènes en bloc de répliques, de trois, de cinq ou de huit par exemple. Je les numérote toutes. Un bloc doit être dit dans un certain timing, avec un certain regard dans une direction précise. Le rire est une affaire technique qui suppose des acteurs très habiles. Ils ne sont naturels qu’à cette seule condition.

– Comment définir votre métier?

– Je suis déclencheur de rires. J’écris des choses très différentes pour des humoristes, pour des soirées d’entreprise, pour La Revue des députés, etc. Le rythme et le rire sont mes obsessions. Si on s’entoure de gens meilleurs que soi à tous les postes, techniciens, danseurs, acteurs, ça marche.

– Ecrivez-vous en solitaire?

– Jamais. A part les chansons que j’écris en solo. Pour La Revue, nous sommes cinq à cosigner, Pascal Bernheim, Laurent Nicolet, Antony Mettler, Thierry Meury et moi. Ainsi que les stand-uppers.

– Vos séances doivent être agitées…

– Nous en consacrons une douzaine à trouver les sujets et à les développer. Il faut imaginer des angles et construire des situations qui mettent les personnages en conflit. Parce que sans conflit, il n’y a pas de théâtre. On doit aussi déterminer la forme que prendra un sujet: un sketch, une chanson, un ballet, un aparté…

– Quelles règles vous donnez-vous?

– Idéalement, pour qu’un gag fonctionne, chaque spectateur doit avoir les références. Nous visons ce que j’appelle l’universalité régionale. La Revue est réussie si elle fait rire aussi bien un Yverdonnois qu’un Parisien. Qu’importe qu’il ne connaisse pas Pierre Maudet ou Sandrine Salerno, il a les mêmes chez lui sous d’autres noms.

– Y a-t-il beaucoup de déchets?

– Beaucoup cette année et c’est bon signe. Quand j’ai commencé, on écrivait, on répétait et on jouait. Ce n’est qu’à l’épreuve du public qu’on coupait parfois. Aujourd’hui, on biffe à l’écriture. On avait par exemple prévu un sketch sur la bisbille socialiste entre Sandrine Salerno et Thierry Apothéloz au moment de la désignation des candidats au Conseil d’Etat. Quelques jours avant le vote, beaucoup de leurs proches ont adhéré au Parti, comme par hasard! Mais trop peu de gens en ont entendu parler. On renonce donc à cette séquence.

– Vous jouez un rôle important auprès de la nouvelle génération d’humoristes que vous accompagnez en tant qu’agent. Vous considérez-vous comme un découvreur?

– Nathanaël Rochat et Thomas Wiesel se sont révélés tout seuls. Ils ne m’ont pas attendu pour cela. Je n’avais pas besoin a priori de m’occuper d’eux. Mais j’aime l’idée d’être à leur service, de faire en sorte qu’ils gagnent le mieux possible leur vie. C’est bon pour mon ego. Je suis attiré par le talent. Je fais en sorte qu’ils ne se fassent pas bouffer.

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– C’est-à-dire?

– Ma chance, c’est que je gagne bien ma vie. Je ne travaille pas avec les artistes comme d’autres sociétés de production. Je n’ai par exemple jamais signé de contrat avec un humoriste. Si on n’a plus envie de travailler ensemble, on arrête.

– Vous touchez beaucoup sur un spectacle vendu?

– Certains producteurs vendent un spectacle 5000 francs sur lesquels ils donnent 500 à l’artiste. Sous prétexte qu’il y a des frais, etc. Quand je vends une prestation de Thomas ou Nathanaël, ma part est de 10 à 25%, jamais plus.

– En trente ans, la scène humoristique a-t-elle changé?

– A mes débuts, à la fin des années 1980, il n’y avait pas moins de talents, mais beaucoup s’ignoraient. Aujourd’hui, chacun peut tenter sa chance sur Internet. Ces stand-uppers sont souvent excellents. La question, c’est: pourquoi sortir encore pour aller voir un spectacle vivant? Les jeunes y rechignent.

– Cette vogue des youtubeurs marque-t-elle la fin d’une époque?

– Non. Mais nous sommes devenus les vieux, même si Marie-Thérèse ou Yann Lambiel connaissent toujours le succès.

– Est-ce que le statut de l’humoriste a changé?

– En 1990, dans le programme, j’écrivais «mépris». La Revue était considérée par certains professionnels comme un spectacle bas de gamme. Aujourd’hui, je sens davantage d’envie que de mépris. Des acteurs prétendent que faire rire, c’est facile. Mais c’est ce qu’il y a de plus compliqué!

– Quand vous aviez 15 ans, qui vous faisait rire?

– Je suis assez classique. J’ai eu ma phase Fernand Raynaud, puis Coluche est apparu comme une révélation. Il avait une façon unique de tout dire. Plus petit, j’ai adoré Louis de Funès. Aujourd’hui encore, les comiques qui me fascinent ne sont pas textuels. Prenez Joseph Gorgoni, il est encore plus drôle sans texte. Il a un truc indéfinissable.

– D’où vient ce plaisir d’amuser?

– Je suis un peu moqueur. Ma mère l’était aussi, même si elle s’en défendait. Et ma sœur, enfant, était un petit clown. J’ai découvert le genre revue à Versoix. Ça m’amusait qu’on se moque du village. Remarquez qu’en 1990 je n’ai pas postulé pour reprendre La Revue genevoise. C’est un conseiller municipal qui a eu cette idée. Parce que j’avais la réputation d’attirer les foules. En 1985, notre version des Dix Petits Nègres a été vue par 20 000 spectateurs.

– Ce spectacle a-t-il été fondateur?

– Je ne sais pas, mais je me rappelle ce spectateur qui est venu quatre fois, parce qu’il sentait, disait-il, le plaisir que nous avions. Pour moi, c’est le maître mot. La mission d’un producteur, c’est de faire que tous les gens qui entrent dans un théâtre – spectateurs, artistes, techniciens – éprouvent ça. Le rire est l’unité de mesure de ce plaisir. C’est la raison pour laquelle je compte les rires.

– Avez-vous la vie dont vous rêviez adolescent?

– Ma chance, c’est que les choses me sont tombées dessus. Je me suis inscrit en 1979 pour participer à l’émission La Course autour du monde et je l’ai faite. J’adorais monter des pièces au collège et un jour, j’ai réalisé que c’était devenu mon métier. Au fond, je ne me suis jamais rien imaginé, j’ai fait les choses.

– Quand est né ce goût du théâtre?

– Je ne sais pas. Quand j’étais jeune, j’ai gagné de l’argent en faisant des tours de magie. J’aimais ça, monter des spectacles qui marchent.

– La politique vous intéresse-t-elle?

– Non.

– Mais «La Revue», c’est 80% de politique?

– Pas vraiment. On parle beaucoup des gens qui en font. Mais on effleure leur réalité, histoire d’en rire. Ce que je connais vraiment d’eux, je ne peux pas le dire. Il n’est pas sûr que ça soit vraiment drôle d’ailleurs.

– Admirez-vous l’engagement?

– J’admire ceux qui font des choses par passion, ces hommes ou ces femmes politiques qui font avancer les choses dans leur village. A cette échelle, ils peuvent vraiment agir. J’admire aussi la passion de ces jeunes qui se lancent dans la politique, qui la vivent intensément, qu’ils s’appellent Pierre Maudet ou Lisa Mazzone. J’aime leur brio. Mais les gens brillants n’aident pas les satiristes.

– Quel est l’endroit où vous vous sentez en harmonie?

– Chez moi, dans le canton de Vaud, du côté d’Arzier. J’ai trouvé une petite maison avec une vue sur le lac et des vaches qui paissent devant. Là, je me sens bien.

– Est-ce qu’un livre a changé la perception que vous aviez de vous-même?

– Je ne lis pas de romans. Je préfère les essais politiques. Il y a un livre qui m’a marqué pourtant, je devais avoir 20 ans, ce sont les Mémos de David O. Selznick, un immense producteur hollywoodien.

– Assistez-vous à toutes les représentations de «La Revue»?

– Je suis présent les trois, quatre premières semaines. Il y a toujours des choses à corriger, des coupes à opérer. Par la suite, le spectacle change moins.

– Est-ce vraiment votre dernière «Revue»?

– Je n’ai pas voulu solliciter un nouveau mandat de trois ans. Je préfère arrêter de mon plein gré plutôt que d’être prié de partir. Et puis j’aurai du temps pour d’autres choses.

– Quel spectacle rêvez-vous de monter?

– Je rêve de salles d’abord, celle du Grand Théâtre, avec ses trappes, ses cintres, sa machinerie. Au Casino-Théâtre, il y a des trucs qu’on ne peut pas réaliser. Monter une comédie musicale au Grand-Théâtre, pourquoi pas?

– Votre place favorite pour assister à «La Revue»?

– N’importe où, en coulisses, en salle, au bar, à l’atelier, pour autant que j’aie un retour son pour écouter le spectacle et les réactions de la salle. A l’oreille, je sais si la représentation est bonne ou pas.


«La Revue», Casino-Théâtre, Genève, à partir du 13 octobre.


«La Revue» au chiffre près

34 000:Le nombre de spectateurs en 2015.

25 000: Le nombre de spectateurs en 2016.

2 750 000: Le budget du spectacle.

80: Le nombre de représentations prévu en 2017.

120: Le nombre d’acteurs, techniciens, musiciens, etc., que La Revue implique.

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