Rencontre

Pierre Rabhi: «Richesse suprême, la joie, ne s’achète pas»

L’agriculteur et poète algérien transforme depuis un demi-siècle des terres arides en jardins enchantés. Il s’insurge contre les diktats du marché et prône la modération.

Dans la transe industrielle qui convulse la planète, dans la course au profit conduisant l’humanité à sa perte, rares sont les oasis où l’espoir d’une vie meilleure fleurit encore. L’une des plus belles est celle que Pierre Rabhi jardine depuis plus de cinquante ans. Né dans le sud de l’Algérie, ce pionnier de l’agroécologie s’est établi dans les Cévennes, où, à force de patience et d’amour, il a tiré un jardin de la terre rocailleuse. Depuis, il n’a cessé de lutter contre le productivisme agricole détruisant les sols. Dans ses livres et ses conférences, il prône des méthodes agricoles douces, impliquant la sagesse du philosophe et l’émerveillement du poète. Il anime des mouvements comme Oasis en tous lieux ou Colibris, qui fédèrent les énergies alternatives.

Le Temps: Comment vivez-vous les contradictions entre votre croisade pour la décroissance et les inévitables compromissions avec le système

Pierre Rabhi: Je ne nie absolument pas la contradiction dans laquelle je me trouve. Chaque fois que je fais le plein de ma voiture, je donne des sous aux multinationales, donc je contribue à la croissance. Nous sommes prisonniers d’une logique. Un monde idéal devrait être fondé sur la puissance de la vie et sur la fraternité. L’éducation des enfants devrait s’axer sur la coopération plutôt que la compétition. Et il faudrait impérativement abolir le problème universel de la subordination des femmes. La question est: l’être humain peut-il se passer de la nature? La réponse est non. La nature peut-elle se passer de l’être humain? La réponse est oui. Donc, toutes les exactions que nous commettons contre la nature nous les commettons contre nous-mêmes.

Et chaque petit geste accompli pour la nature participe de l’effort du colibri, l’emblème de votre association?

Le colibri vient d’une légende amérindienne. Un incendie ravage la forêt; tous les animaux sont atterrés, impuissants. Le colibri va jeter des gouttes d’eau sur le feu. Le tatou lui dit: «Ce n’est pas avec ça que tu vas éteindre le feu.» Le colibri: «Je le sais, mais je fais ma part.» C’est une façon magistrale de dire qu’il ne suffit pas de geindre, mais de faire ce qu’on peut. Même si on ne réussit pas, on n’est pas considéré comme vaincu.

Vous n’avez que de petites gouttes de raison à opposer au feu du capitalisme?

Les puissances économiques, c’est nous qui les alimentons. Il faut un changement de paradigme. La croissance économique indéfinie sur une planète limitée est une absurdité, nous devons mettre en route la puissance de la modération. Nous sommes dans une société où le superflu prime sur le nécessaire. C’est-à-dire que la mobilisation du travail, de l’énergie et de la créativité humaine alimente les poubelles. Se nourrir, se vêtir, s’abriter, se soigner, c’est relativement simple. Le problème, c’est qu’on veut en plus des bagnoles. Résultat: il y a les repus et les ventres vides… L’humanité a quelque chose de profondément immoral et inintelligent: certains accaparent et concentrent les richesses, d’autres doivent se serrer la ceinture, voire mourir… C’est une abomination. Notre société se perpétue avec ses dogmes, formate les citoyens, les incarcère à vie. Il y a une souffrance sous-jacente, que révèle la consommation croissante des anxiolytiques. La richesse suprême, la joie, ne s’achète pas.

Quel avenir pour l’être humain?

Soit l’humanité ouvre les yeux et réorganise le monde, soit elle continue dans l’obscurité et disparaît. Les licenciements massifs démontrent bien la déliquescence de notre modèle de société. Il faut repenser le monde sur d’autres critères. La modération est beaucoup plus puissante que les multinationales. Si nous étions tous modérés, les multinationales auraient du souci à se faire, car nous les alimentons par nos excès. Ce que nous appelons aujourd’hui économie n’en est pas une. Vous pouvez gagner de l’argent en dormant si vous avez fait de bons placements. Or la nature nous enseigne que l’économie fonctionne sur la coopération. Sommes-nous sur terre pour exalter la vie ou besogner comme des esclaves salariés et garantir une féodalité planétaire? Sans compter tout ce qu’on met en route, les OGM, ces horreurs, ces sacrilèges. Toutes les religions proclament que la création est l’œuvre de Dieu. Elles devraient être à la pointe de l’écologie… mais elles sont bien en retard sur ces questions.

La plupart des dirigeants vomissent le concept de décroissance…

Les politiques ne voient pas la réalité telle qu’elle est. Ils sont formatés pour maintenir à tout prix le système. Or le précepte de croissance économique fait partie des grands théorèmes inclus dans ce modèle. On est dans une forme d’esclavage généralisé. La finance a pris le pouvoir et les individus sont conditionnés à n’être jamais rassasiés. L’insatiabilité est le moteur subliminal. On produit des brigades de pousseurs de caddies, des consommateurs ensorcelés déambulant dans les allées de la grande distribution. Ils cueillent des produits, comme au néolithique, mais sans danger. C’est extrêmement grisant, toute cette abondance. La publicité entretient un état de frustration permanente.

Quel avenir pour les enfants coupés de la nature, qui n’ont que le supermarché comme référence alimentaire?

Ils ont non seulement perdu le contact avec la terre, mais s’égarent dans un monde virtuel lié à la prolifération des écrans. Normalement, l’enfant fait l’apprentissage de la vie dans le monde réel. Aujourd’hui, il est mis devant l’irréalité des écrans. Au lieu d’aller du tangible à l’abstrait, il commence par l’abstrait… Il ne dispose pas des éléments lui permettant de saisir la réalité et développer ses potentialités. Ce qui me frappe, aujourd’hui, c’est que peu d’enfants sont habiles de leurs mains, ils ne savent pas planter un clou. Cet outil extraordinaire que sont les mains est laissé en jachère. Cela aura des conséquences. A force de déléguer tout ce qu’on pourrait faire à des machines, on finit par se dénaturer soi-même.

Sentez-vous des lueurs d’espérances, une prise de conscience?

Oui. Le politique fait de l’acharnement thérapeutique sur un système mourant. La société civile en a ras le bol des politiciens qui promettent beaucoup et ne font rien. Elle a cru au progrès, elle commence à douter. Alors, beaucoup de gens cultivent la terre autrement, se nourrissent, éduquent leurs enfants, se soignent autrement. Le temps est venu que ce grand laboratoire utopique sorte de la marginalité pour s’installer au cœur de la problématique sociale. C’est le travail que nous faisons. Car, dans ces mouvements qui inventent de nouvelles manières de vivre, il y a l’avenir.

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