Le Temps: Quels sont selon vous les grands films sur la Révolution française?

Pierre Schoeller: Ils sont tous intéressants, même les ratés. Parce que chaque film cherche quelque chose et répond à une sorte d’incitation de son temps. On voit bien ce qui travaille Wajda (Danton, 1982) au moment des événements de la Pologne ou Renoir (La Marseillaise, 1937) avec le Front populaire. On n’échappe pas au contexte politique.

Je dois répondre à beaucoup de questions sur la présence des femmes dans la Révolution, liées au mouvement #MeToo. Evidemment, il y a six ans, quand j’ai commencé à travailler sur le projet, nous avions d’autres préoccupations. Les questions de droit, d’égalité sont immenses et toujours vivantes, toujours dans l’air du temps. Aujourd’hui, la Révolution française nous parle d’engagement collectif, d’une politique de l’enthousiasme…

Lire notre critique: Dans «Un peuple et son roi», Sa Majesté est un citoyen comme les autres

Faire un film historique, c’est se confronter à une dialectique du juste et du vrai…

La question du juste et du vrai accompagne la plupart des films. En l’occurrence, elle se pose dans des termes plus vastes, car il s’agit de recréer un monde disparu, Paris au XVIIIe, des personnages historiques. Pour les dialogues, j’ai puisé de manière très fidèle dans les archives, je n’ai pas changé le verbe de l’époque. Ce n’est pas une démarche muséale, ni une célébration, mais un voyage vers la dimension vivante du passé. Je ne voulais pas séparer l’événement révolutionnaire de l’expérience de vie. Les deux sont liés. La vie influe sur la Révolution comme la Révolution influe sur la vie de chacun.

Appuyer de manière trop explicite sur le lyrisme des événements, c’est les jouer d’avance

Pierre Schoeller

«Un peuple et son roi» comporte des ellipses. Le Serment du Jeu de Paume n’est par exemple pas mentionné. Mais ce n’est pas plus grave que de rater un épisode de série télé, on comprend quand même…

Le film ne prétend pas être une chronologie exhaustive. Il accompagne davantage les révolutions en train de se faire qu’il ne couvre la Révolution. Je m’attache au ressenti des êtres plutôt que de suivre une logique événementielle: comment ces gens s’impliquent, se surprennent, résistent peut-être aux événements insurrectionnels…

Il y a des films historiques confortables parce qu’on connaît l’issue. «Un peuple et son roi» exclut ce confort en cadrant serré, avec peu de profondeur de champ.

Il m’a semblé important de montrer la fragilité du processus. Il s’en faut de peu que le cours des choses dévie. Appuyer de manière trop explicite sur le lyrisme des événements, c’est les jouer d’avance. Par exemple, quand les femmes d’octobre marchent sous la pluie, elles ne savent pas qu’elles vont interpeller les députés, que le roi va basculer, que la révolution est à un tournant. Quant à l’orateur qui prend la parole, il sait ce qu’il va dire, mais pas comment son discours va être reçu.

Vous développez toute une symbolique de la lumière autour d’un personnage fictif, verrier de son état…

Dans mes films, j’essaye de raconter des histoires qui ne tiennent pas que par les dialogues ou la psychologie. Les acteurs de la Révolution française peuvent être éblouis, perturbés, enthousiastes ou inquiets. Cette dimension de l’inouï, de l’inconnu, il fallait bien l’exprimer. C’est ainsi qu’est venue l’idée du soleil qui surgit sur le quartier de la Bastille. L’autre chemin de la lumière est effectivement ce qui se passe autour du travail du verrier. Cette histoire de lumière fait partie du cinéma.

Vous donnez à Marat un rôle plus important que celui des deux grandes figures de la Révolution, Robespierre et Danton.

Vous savez, il y a plus de scènes avec Robespierre que de scènes avec Marat… Votre impression tient à la qualité de l’interprétation de Denis Lavant dans le rôle de Marat. J’aime beaucoup ce que fait Louis Garrel en Robespierre, mais c’est moins surprenant que les fulgurances de Marat. Vous avez toutefois raison sur un point: je filme plus le club des Cordeliers que le club des Jacobins, parce que les Jacobins n’intègrent pas la classe populaire. Celle-ci fréquente les Cordeliers: le droit d’entrée était assez modique, ils acceptaient les femmes et les enfants aux réunions. En plus, Marat véhicule une parole à travers son journal, il traduit la mentalité des sans-culottes.

Le film s’autorise une étrange scène onirique au cours de laquelle Louis XVI est blâmé par Louis XI, Henri IV et Louis XIV, ses ancêtres…

C’est un matériel historique! Aussi curieux que cela paraisse, l’idée de Louis réveillé et engueulé vient d’une caricature produite par des nobles réactionnaires qui en voulaient au roi pour son manque de courage et de dignité. Sa lignée vient le rappeler violemment à l’ordre.

L’aspect le plus fascinant du film tient dans son titre, «Un peuple et son roi»: c’est l’ambivalence du rapport à la monarchie. Le peuple crève de faim, mais le roi reste un dieu. Basile, qui a éprouvé dans sa chair la justice royale, s’agenouille spontanément lorsqu’il se retrouve face au roi…

Le premier projet est celui d’une monarchie constitutionnelle. Ce qui est révolutionnaire à l’époque. Le Tiers se proclame Assemblée nationale, prend en charge les affaires du pays… Le régime politique bascule. Mais le roi est encore présent dans ce dispositif. La première Constitution dit que la monarchie est sacrée. Le roi reste à la tête de l’exécutif. Basile incarne cette ambivalence. On le libère du carcan, mais il reste captif de la tradition. Cet ingénu ne perçoit pas le schisme.

La difficulté qu’a le peuple à s’émanciper d’une mythologie, d’un «storytelling», a-t-elle un équivalent aujourd’hui? La croissance?

Ça nous emmène loin… Imaginons que les choses bougent profondément, que la redéfinition du bonheur ne passe plus par le bonheur économique mais par un bonheur plus collectif, plus humble, plus égalitaire. Effectivement, il y aurait d’autres Bastille à défaire.