Exposition

Pierre Soulages en majesté à Martigny

La Fondation Gianadda célèbre ses 40 ans avec une rétrospective consacrée à l’une des figures majeures de l’abstraction, qui est aussi l’artiste français vivant le plus reconnu à l’échelle internationale

Pierre Soulages fêtera ses 99 ans le 24 décembre prochain, un mois après la clôture de sa rétrospective à Martigny. L’artiste est bien connu, et de longue date, des collectionneurs et des amateurs suisses. Depuis le début des années 1990, Alice Pauli montre régulièrement ses œuvres dans sa galerie lausannoise. En 1999, le Kunstmuseum de Berne exposait une cinquantaine de celles-ci (Pierre Soulages – Célébration de la lumière). Et en 2016-2017, l’Ecole polytechnique fédérale de Lausanne s’était intéressée à ses «outrenoirs», à l’occasion d’une exposition ambitieuse à l’intersection de l’art et de la science.

La rétrospective de la Fondation Pierre Gianadda, forte d’une trentaine d’œuvres, couvre, elle, les années 1948 à 2017. Elle repose principalement sur les collections du Musée national d’art moderne/Centre de création industrielle (MNAM/CCI) du Centre Pompidou, qui possède 26 œuvres de l’artiste. Aux 24 pièces de l’institution viennent s’ajouter trois prêts du Musée Soulages de Rodez et une dizaine d’autres provenant de collections privées.

Organisée de manière chronologique, l’exposition s’ouvre sur un beau brou de noix sur papier de 1948 rappelant un idéogramme chinois. Peintre pionnier qui rompt dès 1946 avec toute représentation, Pierre Soulages a été le premier à utiliser ce produit naturel d’ordinaire employé en menuiserie. Il appliquait alors cette matière, dont il aime «la puissance de couleur sombre et chaude», à l’aide de larges brosses empruntées aux peintres en bâtiment et de couteaux à enduire qui autorisent une exécution rapide. «Ces premières peintures, associant la pose de la couleur et le grattage de la matière, imposent la présence d’une forme architectonique noire qui s’inscrit sur un fond coloré, jouant sur le clair-obscur, et dont les formes géométriques sont réparties sur toute la surface», souligne Camille Morando, co-commissaire de l’exposition et responsable de la documentation des œuvres pour les collections modernes au MNAM/CCI.

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Goudrons sur verre

Suivent, dans un second temps, dans une deuxième alvéole de la fondation, plusieurs goudrons sur verre de cette même année 1948, et qui apparaissent tout aussi insolites dans la production abstraite des années d’après-guerre. Ces œuvres, peintes à Montpellier et évoquant des traces primitives, ont été réalisées peu après que le peintre a observé la verrière de la gare de Lyon, cassée lors de la Libération de Paris, qui avait été réparée à l’aide de goudron. «Ce qui me plaisait, c’était la viscosité, les coulures mais aussi l’opacité et la transparence et surtout la manière dont la lumière devenait beaucoup plus lumineuse et modulée finalement par opposition», note le peintre attaché à la notion de sérendipité, et toujours très attentif à ce qui advient au cours des recherches sans l’avoir prévu. «Ce qui m’intéresse, c’est ce que je ne connais pas, confiait-il en 2010 au psychanalyste Jacques-Alain Miller (La cause freudienne n° 75). Quand je commence à travailler, je suis attentif à ce que je ne sais pas et aussi à la manière aléatoire dont les choses arrivent.»

Puis viennent ses œuvres des années 1950 et 1960, les plus cotées sur le marché de l’art, où le noir cohabite avec la couleur – brun, bleu, ocre jaune, blanc, gris. Les larges coups de brosse, structurés en verticales et en horizontales, façonnent la structure. Des trouées de lumière jaillissent de ces bandes noires créant des effets de clair-obscur, comme en témoigne une très belle huile sur toile du 2 juin 1953, issue de la collection de son amie peintre Pierrette Bloch.

Apparition de «l’outrenoir»

De 1957 à 1963, Soulages poursuit ses recherches sur les relations entre le noir et la lumière, sur l’équilibre entre le noir et la couleur ainsi que sur les transparences, arrachant le noir par raclages à l’aide de larges brosses ou de semelles en caoutchouc. Suivent, dans les années 1963 à 1967, des toiles de grand format traitées sous la forme d’aplats noirs et fluides laissant, en réserve, d’importantes surfaces de la toile comme dans un grand format, exécuté en mai 1968, où des couches de noir sont percées de trouées blanches figurant une sorte de grand rideau de scène fermé. «Les variations de vitesse, de direction et de profondeur des coups de brosse donnent son rythme à la toile, qui se construit par approches successives», observent Jean-Paul Ameline et Johan Popelard, dans le catalogue Collection art moderne publié par le Centre Pompidou en 2006.

L’année 1979 marque enfin un tournant majeur dans le parcours du peintre avec l’apparition de «l’outrenoir». Soulages nommera ainsi, dans les années 1990, ces toiles mono-pigmentaires entièrement recouvertes de couleur noir, qui émettent une forme de clarté, de lumière secrète. En 2004, l’Aveyronnais abandonne la peinture à l’huile au profit d’un mélange de résines acryliques. Sur ce nouveau matériau, qui offre plus de profondeur picturale, se craquelle et se fendille volontiers, il place des colonnes de touches creusées et de scarifications. S’opposent alors le mat, le brillant et le strié dans ces grandes toiles aux accents primitifs qui rappellent la patine de sculptures africaines. «L’art de Soulages, notamment par la force et le rythme, est proche de l’esthétique négro-africaine», soulignait en 1974 Léopold Sédar Senghor, lors d’une rétrospective montée à Dakar en hommage au peintre.


Soulages – Une rétrospective, Fondation Gianadda, Martigny, jusqu’au 25 novembre.

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