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Pierre Soulages le 1er mars 2013 lors d’une exposition à la Villa Médicis à Rome.
© Eric VANDEVILLE/Gamma-Rapho

Portrait

Pierre Soulages, peintre cistercien

«Le sacré est une dimension qui fait partie intégrante de la condition humaine», dit Pierre Soulages, le peintre du noir, auteur d’une œuvre sombre et lumineuse. Portrait d’un artiste athée en quête d’absolu, au moment où il est célébré par la Fondation Gianadda

C’est l’un des derniers survivants d’une génération de grands peintres nés au début du XXe siècle: les Balthus, Rothko, Bacon, Pollock, Tapiès et Freud… A près de 100 ans, toujours opiniâtre et inflexible, Pierre Soulages continue de créer dans son atelier perché au-dessus de Sète, sur le mont Saint-Clair, devant un grand horizon vide prolongé, au loin, par les flots de la mer Méditerranée. Là, il peint de grandes toiles entaillées de coups de lames formant une colonne de traits saillants. Ces balafres crantées, regroupées sur le bord de la toile, surplombent le noir calme et soyeux du reste du champ du tableau.

«Il ne lâche jamais. Il a conservé sa mémoire d’éléphant et une faculté de renouvellement étonnante», observe Benoît Decron, le directeur des musées du Grand Rodez, parmi lesquels figure le Musée Soulages, grand bâtiment long et plat, surmonté de parallélépipèdes recouverts d’acier Corten, inauguré en 2014. C’est là, à Rodez, au cœur de ce Rouergue aux hivers rudes et à la lumière froide, sur ces causses caillouteux et déserts, que Soulages est né le 24 décembre 1919. Son père, constructeur de voitures hippomobiles, a disparu en 1925; Pierre a été élevé par sa mère Aglaé, qui tient un petit magasin d’articles de pêche et de chasse.

Au sujet de l’exposition à la Fondation Gianadda:  Pierre Soulages en majesté à Martigny

Au lycée Foch de Rodez, il se prend de passion pour l’art roman et les statues-menhirs du Musée Fenaille, ces sculptures néolithiques dont la signification reste difficile à comprendre: divinités, héros, dignitaires? En 1931, à l’âge de 12 ans, il découvre, émerveillé, l’architecture de l’abbatiale Sainte-Foy de Conques. «C’est elle qui m’a donné le choc décisif. On nous parlait de la maladresse touchante de chapiteaux. Moi, je trouvais ça bouleversant», expliquait-il, en 1963, à l’historien d’art Pierre Schneider.

Notoriété internationale

Soulages a toujours aimé les choses frustes: la terre, le bois, les pierres, le fer mouillé qu’il préfère de loin à toutes les matières épurées. La première partie du bac en poche, il quitte Rodez pour Paris. Admis à l’Ecole des beaux-arts, il refuse d’y poursuivre sa scolarité, jugeant les enseignements «abominables». Il veut «repartir de plus loin, de plus haut», et tracer sa voie à l’écart des courants, écoles et chapelles. Au milieu des années 1930, il commence à peindre à un rythme quotidien, des paysages, des portraits et des arbres, toujours sans feuille. La décennie suivante, il découvre l’art moderne et l’art actuel, lit Nerval, Baudelaire, Mallarmé, Rimbaud, Apollinaire et les modernes, dont Pierre Reverdy et René Char.

Installé, après-guerre, à Courbevoie puis à Paris, il rompt avec la figuration et se met à peindre avec du brou de noix des œuvres au graphisme simple, presque rude, et aux harmonies sombres et chaudes. Très vite, il remporte un certain succès et les portes s’entrouvrent devant lui. Sa tournée d’expositions en Allemagne, en 1948-1949, est saluée par la presse, qui loue des œuvres «qui livrent l’insaisissable, sérieusement, religieusement», comme un largo de Bach.

Lire également: L’œuvre au noir de Pierre Soulages

En 1948, James Johnson Sweeney, conservateur au MoMA, visite à l’improviste son atelier, suivi, quelques années plus tard, par Alfred H. Barr Jr., ancien directeur de l’institution new-yorkaise, accompagné de Nelson Rockefeller. En 1954, plusieurs de ses œuvres sont accrochées au Guggenheim de New York, à l’occasion d’une grande exposition dédiée à de jeunes peintres européens et organisée par ce même Sweeney. Quelques mois plus tard, le marchand américain Samuel Kootz lui propose de l’exposer aux Etats-Unis. En 1957, à l’occasion de son premier voyage outre-Atlantique, Soulages rencontre Willem de Kooning, Robert Motherwell et Mark Rothko, avec lequel il nouera de solides liens d’amitié. Il a 38 ans, est devenu un peintre jouissant d’une notoriété internationale.

Dolmen et menhir

Dès les années 1960, les rétrospectives s’enchaînent, à Hanovre, Copenhague puis Paris, en 1967, au Musée national d’art moderne, où sont accrochés ses grands aplats noirs et fluides. «Soulages n’est pas du tout gestuel. Sa peinture est une peinture de mouvements, de mouvements opposés, réfléchis, contrariés, brisés, et une recherche de rythme», soulignait alors, dans les colonnes du Nouvel Observateur, le critique d’art André Fermigier, qui pointait «son énergie farouche, ses silences de dolmen, et ses opacités de menhir».

Ses noirs veloutés et profonds séduisent aussi l’écrivain et critique d’art Michel Ragon, qui perçoit dans sa peinture «les pulsations du monde et les grands rythmes de la nature». Pour Soulages, que l’historien Georges Duby qualifie de peintre cistercien, la pratique de la peinture exige solitude et silence. «L’art est au-delà des mots. […] Les mots ne sont que des béquilles qui permettent de faire un petit bout de chemin en direction de l’œuvre», explique-t-il, en 2012, à la journaliste et critique d’art lausannoise Françoise Jaunin, à laquelle il a accordé un grand entretien. «L’œuvre n’est intéressante que si elle dépasse l’artiste qui la produit. Et ce dépassement, c’est dans la peinture qu’il a lieu. Dans la peinture, et rien d’autre», poursuit-il.

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En 1979, lorsqu’il expose au Centre Pompidou ses peintures «outrenoir», ces «au-delà du noir» qui émettent une réelle clarté, une lumière secrète, la presse loue «la simplicité et la puissance de son œuvre». Dans un même «désir d’intensité», il crée de grands polyptyques que Michel Laclotte, le directeur du Louvre, confrontera, en 1990 sur les bords de Seine, avec des polyptyques anciens et modernes. «C’est un homme d’une grande intelligence et d’une exigence extraordinaire», insiste Alice Pauli, qui l’a exposé à plusieurs reprises dans sa galerie de Lausanne.

Sacré sans religieux

En 2009, pour ses 90 printemps, le Centre Pompidou lui consacre une grande exposition qui surprend par l’ampleur de son succès populaire. Quelque 500 000 spectateurs s’y pressent pour découvrir cette rétrospective exceptionnelle. La plus importante jamais consacrée par le Musée national d’art moderne à un peintre vivant, depuis les expositions Dali et Balthus au tournant des années 1970. Le public de Beaubourg a sans aucun doute été sensible à la puissance et à la simplicité de ces grands tableaux, mais aussi au sacré dépourvu de religiosité qui imprègne l’œuvre de Soulages. «Si l’on trouve que ces peintures sont seulement noires, c’est qu’on ne les regarde pas avec les yeux, mais avec ce qu’on a dans la tête», glissait alors l’artiste à Pierre Encrevé, historien d’art et spécialiste incontesté de son œuvre.

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