L’œuvre de Pierre Soulages restera pour l’éternité liée à une couleur, le noir. «Mais pas le noir absolu, sombre, caverneux, illisible. Non: un noir lumineux, un noir traversé de lumières, d’éclairs, de stries, de taches, de reflets, de teintes, de reliefs.» A l’image du quotidien belge Le Soir, la presse française et internationale explore à grand renfort d’adjectifs les champs lexicaux de l’obscurité et de la lumière pour décrire le travail du peintre français, décédé dans la nuit de mardi à mercredi à l’âge de 102 ans à l’hôpital de Nîmes.

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Pour comprendre son travail, nombre d’hommages reviennent sur un moment charnière dans la carrière de l’artiste, qu’il aimait à raconter: sa découverte de ce qu’il appellera l’outrenoir. Le Monde cite le peintre qui s’exprimait à l’occasion d’une exposition au Centre Pompidou, à Paris, en 1979: «Je peignais et la couleur noire avait envahi la toile. Cela me paraissait sans issue, sans espoir. Depuis des heures, je peinais, je déposais une sorte de pâte noire, je la retirais, j’en ajoutais encore et je la retirais. J’étais perdu dans un marécage. […] Je suis allé dormir. Et quand, deux heures plus tard, je suis allé interroger ce que j’avais fait, j’ai vu un autre fonctionnement de la peinture; elle ne reposait plus sur des accords ou des contrastes fixes de couleurs, de clair et de foncé, de noir et de couleur ou de noir et de blanc.» Pierre Soulages n’aura dès lors de cesse de continuer à explorer «les manières souples ou brutales de poser le noir, de le strier, de le lisser, d’y inciser des sillons parallèles, d’écraser ou d’étirer la matière picturale, de laisser apparentes ou d’effacer les traces du geste», poursuit le quotidien.

Le «noir lumineux» des tableaux de Pierre Soulages inspire même une référence biblique à la Frankfurter Allgemeine Zeitung (FAZ), qui cite la Genèse, dans laquelle il est écrit que «les ténèbres étaient au-dessus de l’abîme» avant que Dieu ne décrète «que la lumière soit». «Ses monochromes noirs font partie de ce que l’art moderne a produit de plus radical», abonde la Neue Zürcher Zeitung, soulignant l’impossibilité de faire justice à ses œuvres par la photographie «même dans des catalogues joliment imprimés. Elles absorbent la lumière, et pourtant elles sont pleines de lumière.»

«De loin et de très près, de face et de biais»

«Un regard attentif, mobile et lent est nécessaire» pour regarder une toile de Soulages, explique Le Monde:

Selon la distance, l’angle de vue, l’intensité et la nature de l’éclairage, l’œil n’est pas impressionné de la même façon.

Pour le quotidien, le tableau est une «surface sensible qu’il faut considérer de loin et de très près, de face et de biais: elle n’est jamais tout à fait exactement la même, en conséquence de quoi les sensations qu’elle suscite sont elles-mêmes changeantes». Et engendrent une «forme de sublime».

Le concert d’envolées lyriques des commentateurs est sans doute lié à la singularité de Pierre Soulages, du fait qu’il était «l’homme d’une seule œuvre, néanmoins inlassablement augmentée, approfondie, décalée et diffractée», détaillent Les Inrockuptibles. Une peinture qui aura suivi jusqu’au bout «une même ligne […] cet outrenoir, jamais vraiment simplement noir, toujours travaillé en profondeur, par aplats, en couches et en transparences: une manière d’en faire sourdre la part de lumière, de venir en diffracter les mille nuances et possibles.»

L’œuvre de l’artiste est traversée par une constance exceptionnelle, appuie la FAZ: «contrairement à de nombreux peintres de l’histoire de l’abstraction, comme Mondrian, Rothko ou Motherwell, Soulages n’a pas eu de débuts figuratifs. Il n’a donc pas fait abstraction d’un sujet, n’a pas gardé l’abstraction comme un reste, mais s’est tout de suite intéressé à montrer quelque chose qui n’existe pas en dehors du tableau.» Et le journal de noter que la plupart de ses tableaux n’ont pas d’autres titres que leurs dimensions et dates de réalisation.

Son attachement inébranlable à l’abstraction a néanmoins fait de lui un artiste «attrayant pour les collectionneurs comme pour le grand public», selon le Guardian. Et cette popularité, «n’est peut-être pas difficile à expliquer. Le noir ne se démode jamais», poursuit le journal britannique, avant de rappeler qu’une de ses toiles s’était vendue pour 17,7 millions d’euros en novembre 2021.

Une statue de «commandeur» de l’art français

La longévité du peintre aura presque fait de lui un artiste officiel, selon la Sueddeutsche Zeitung qui relève que «le plus grand peintre français contemporain» aura reçu la visite de nombre de présidents français en exercice, dont Emmanuel Macron en mai 2018.

Le Monde constate ainsi que «sous le flot des commentaires et des éloges, Soulages s’est […] peu à peu pétrifié en une statue de 'commandeur' de l’art français, placée sous le signe exclusif de l’outrenoir.» Une «consécration officielle» parachevée par une exposition au Louvre à l’occasion de son centième anniversaire. «Soulages ne pouvait alors affirmer de façon plus catégorique que la peinture était pour lui une expérience sans fin.»

Le Figaro trace aussi le portrait d’un homme toujours «là, immuable». «Soulages, sa haute taille toujours vêtue de noir, son visage sculpté par les années, sa force vitale stupéfiante, son orgueil de terrien, son art d’imposer un certain temps à la conversation, son amour des scientifiques, des étoiles et des grottes ornées, tout cela a constitué un monument français», ajoute le quotidien, précisant que l’artiste «se racontait merveilleusement».

Une capacité à se faire comprendre exemplifiée par Les Echos. Pour justifier un postulat invariable - «l’abstraction pour moi c’est la liberté», «le peintre avait mis au point une série de formules qui faisaient mouche pour évoquer son esthétique si sobre. La plus fameuse, donnée en réponse à l’homme politique Michel Rocard lorsqu’il lui a posé la question: «Pourquoi le noir? » était toute simple: «Parce que.»

Durant plus de 70 ans, Pierre Soulages – dont la femme de toujours, Colette, elle-même centenaire, lui survit – aura ainsi tracé «sa voie solipsiste. Les contemporains, l’histoire de l’art, les révolutions, il ne s’en préoccupe guère ou si peu», concluent Les Inrocks.

«Je ne pense qu’à ce que je vais faire demain», confiait-il au New York Times en 2014. «Et demain, je veux peindre.»