bande dessinée

Pierre Strinati, le Genevois qui a réhabilité la BD

Le festival BD-Fil lui rend hommage. La Fondation Leenaards l’honorera la semaine prochaine. Rencontre avec celui qui a marqué l’histoire du 9e art en étant à l’origine de sa reconnaissance artistique

Pierre Strinati, le Genevois qui a réhabilité la BD

Le festival BD-Fil lui rend hommage. La Fondation Leenaards l’honorera la semaine prochaine. Rencontre avec celui qui a marqué l’histoire du 9e art en étant à l’origine de sa reconnaissance artistique

Il est zoologiste, spéléologue, explorateur, photographe, passionné d’astronomie, de conquête spatiale, de science-fiction, de zeppelins, de voitures anciennes, curieux de tout… Et pour les spécialistes de la bande dessinée, dont Thierry Groensteen, le Genevois Pierre Strinati est l’homme qui signe en juillet 1961 «l’acte de naissance de la bédéphilie», avec la publication d’un article dans la revue Fiction intitulé «Bande dessinée et science-fiction, l’âge d’or en France (1934-1940)». Il était donc temps de rendre hommage à ce personnage hors du commun, mais méconnu, âgé aujourd’hui de 87 ans. Ce que fait le festival BD-FIL de Lausanne, dans sa nouvelle et somptueuse revue annuelle intitulée, justement, Bédéphile. Une table ronde permettra aussi de faire connaissance avec lui dimanche. Il nous reçoit à Cologny, dans sa belle villa aux lignes horizontales épurées.

«On m’a cité comme critique de bande dessinée, mais je tiens à souligner que je suis un témoin, dit-il d’entrée, un historien par ce que j’ai connu, mais un critique, non! J’étais très mauvais en dessin, je ne suis donc vraiment pas qualifié pour parler du travail des dessinateurs, mais c’est peut-être pour ça que je les admire tant!» C’est pourtant en tant que «critique de bande dessinée et de cinéma» qu’il sera honoré la semaine prochaine au Théâtre de Vidy par la Fondation Leenaards, qui lui remettra un de ses trois prix culturels 2015, décernés à des personnalités culturelles «hors du commun».

Bulles américaines

L’article de Fiction, dont il a un exemplaire sur la table, est le détonateur qui enclenche le processus de légitimation et de réhabilitation de la bande dessinée en Europe. Il la sort de la marginalité et des frontières de l’enfance, pour aboutir à sa reconnaissance artistique, impensable à l’époque. Strinati ne lance pas un appel dans la revue d’Alain Dorémieux, comme l’écriront certains avec légèreté. Il dresse un inventaire descriptif des hebdomadaires qui ont imprégné son enfance, les Robinson, Hurrah, Journal de Mickey et autres Hop-là!, en se cantonnant aux histoires de science-fiction, vu le support pour lequel il écrit, et il les commente avec justesse.

Ces bandes dessinées sont américaines pour leur grande majorité, avec des héros comme Guy l’Eclair (Flash Gordon), Luc Bradefer (Brick Bradford), Mandrake ou… Yordi, le curieux nom adopté pour Superman à ses débuts francophones dans Aventures (il sera aussi Marc, Hercule moderne dans Spirou…)!

La réaction est stupéfiante, et la rédaction de Fiction tout comme l’auteur de l’article n’en reviennent pas: une avalanche de lettres déferle, «bientôt des centaines». La revue les transmet à Genève, mais ne peut bientôt plus suivre… C’est la confirmation pour Strinati qu’il n’est pas le seul à «avoir été bouleversé toute sa jeunesse» par ces images et ces lectures, même si personne alors n’ose en parler ouvertement. Parmi les réactions, des propositions surgissent: fonder un club d’amateurs, sur le modèle des ciné-clubs, rééditer ces trésors devenus largement introuvables. Et de nombreux correspondants apportent des compléments d’information. L’un d’eux, dont l’érudition frappe Strinati, s’appelle Jean-Claude Forest. Il deviendra un grand ami, et un grand dessinateur, qui créera sa fameuse Barbarella l’année suivante.

Umberto Eco, bédéphile

L’onde de choc s’étend rapidement. En mars 1962, un groupe d’intellectuels fonde le Club de bande dessinée (CBD). On y trouve le cinéaste Alain Resnais, Evelyne Sullerot, Francis Lacassin, Pierre Couperie, Forest, et Strinati les rejoint avant de participer en 1965 à la fondation d’une association correspondante en Suisse, le Groupe d’études et de littératures dessinées (GELD). La même année, se tient le premier congrès international de la bande dessinée à Bordighera, en Italie. Strinati y fait une intervention sur le surréalisme et la bande dessinée, et y croise peut-être Umberto Eco, sympathisant du club tout comme Federico Fellini. Dans les années 1980, il collabore avec les éditions Slatkine comme conseiller pour une série de rééditions de l’âge d’or américain, et préface notamment le Jungle Jim d’Alex Raymond, aux côtés de Forest.

Mais Pierre Strinati ne souhaite pas s’occuper plus activement de l’organisation de ce mouvement. «J’étais à Genève, loin de ces cercles, et j’avais un esprit plutôt solitaire. En outre, ces clubs formidables et indispensables au début n’ont bientôt plus eu de raison d’être, vu la reconnaissance croissante de la BD. Enfin, j’étais accaparé par ma thèse et, bientôt, par mes voyages pour mes recherches.» Après ses études en sciences économiques, pour reprendre les affaires commerciales de son père, il poursuit en effet ses études en sciences naturelles pour nourrir son insatiable curiosité. Il rédige sa thèse de doctorat sur la faune cavernicole helvétique, avant d’aller arpenter les lointains tropiques: «Je tenais à faire ce doctorat car rester amateur, même éclairé, ne suffit pas, il faut acquérir les connaissances.»

L’homme des grottes

Il se compare volontiers aux «naturalistes voyageurs du XIXe siècle, dans l’esprit de nos savants genevois». Avec une précision scientifique, il tient le compte de ses pérégrinations: «J’ai visité et exploré 1596 grottes, entrepris 74 voyages outre-mer, publié une centaine de communications scientifiques.» Il y a découvert 295 espèces animales nouvelles, en Suisse et lors d’expéditions lointaines. Les organes de nomenclature ont donné son nom, en tant que découvreur, à 61 de ces espèces, du minuscule insecte cavernicole Sensitibilla strinatii, véritable fossile vivant découvert dans une grotte de Namibie, à une salamandre. Il a aussi à son actif plusieurs genres nouveaux, dont les doux noms commencent par Strinatia…

Il ne se contente pas de se pencher sur les petites bêtes, car il est aussi photographe, et les portraits de grottes qu’il prend sont parfois habités de créatures plus séduisantes. Ses photos de grottes, désertées celles-ci, sont exposées en ce moment à Hermance (GE), à côté de clichés romantiques des châteaux de Louis II de Bavière et de nus féminins associés, eux, aux courbes d’anciennes voitures de rêve.

Pourtant Pierre Strinati continue à suivre ce qui se passe en bande dessinée, même s’il s’y intéresse moins et si le rythme de lecture en feuilleton et le suspense des hebdomadaires lui manquent: on croise régulièrement sa frêle silhouette dans les manifestations genevoises autour de la BD où il se rend, et tisse des liens d’amitié. Exotisme oblige, le Kongo de Tom Tirabosco l’a séduit, et il espère toujours découvrir d’autres plaisirs et de nouvelles aventures.

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