C'est à une magnifique évolution de son travail, que le sculpteur lausannois Yves Dana (46 ans) nous convie. Avec ses œuvres récentes et en pierre, présentées à la galerie Simon Studer Art, à Genève. Un travail récent qui est alimenté par 25 ans de pratique. C'est dire le cheminement. Mais, plus que jamais, ce cheminement est en devenir. C'est l'opportunité de revoir ses œuvres antérieures en métal, à la volubilité généreuse. Balade avec l'artiste entre ses œuvres.

Le Temps: Vous réalisiez, à vos débuts, des pièces…

Yves Dana:… assez agressives, même grandiloquentes parfois. Elles avaient besoin de démontrer une virtuosité, une certaine vue sur le monde. Alors qu'aujourd'hui, quand je regarde mon travail, j'ai l'impression de procéder plus sobrement, peut-être plus silencieusement.

L'artiste pourrait évoquer encore son passage du fer au plâtre et au bronze. Un développement auquel n'est pas étranger un voyage de six mois en Egypte en 1996, grâce à une bourse décernée par la Confédération. Choc de la terre natale – Yves Dana est né en 1959 à Alexandrie –, d'où la famille a dû s'exiler, trouvant refuge en Suisse. Rencontre éblouissante avec un art à la grandeur hiératique: stèles, mastabas, envolées de degrés, élévation. Des formes, des simplicités grandioses qu'on retrouve dans son œuvre. Et par contraste: l'horizontalité immense du pays. Sa minéralité aussi. «Le fait que je travaille la pierre, depuis maintenant cinq ans et pratiquement exclusivement, n'arrive pas par hasard, explique Dana. Je m'en suis approché peu à peu, par le plâtre d'abord. Et je vois que depuis mon passage en Egypte, cet aspect minéral s'est inscrit plus profondément. En travaillant la pierre, je suis nourri par son énergie réelle.»

– Face à ce matériau, j'imagine qu'il y a une manière de se positionner, plus dosée, plus posée?

– Plus posée, c'est ça! Absolument! On ne peut pas attaquer une pierre avec dix envies à la fois. Il faut sérier les problèmes, faire un tri. Une pierre possède une inertie qui demande à celui qui la travaille beaucoup de calme et de maturité. Par rapport à l'euphorie du fer et du marteau, la taille de pierre requiert une lenteur intéressante.

– Le geste est plus mature, dites-vous. Plus serein aussi? Comme le montrent d'ailleurs ces pièces, intitulées «Offrande», allongées comme des vasques.

– C'est presque un geste de la main, large, accueillant. Et il serait bon que chacun puisse accueillir cette sérénité. Moi je la représente dans la matière, parce que c'est mon talent et mon habileté. Mais l'idée est que chacun, en dedans de soi, et peut-être dans le monde qui l'entoure, puisse être le dépositaire d'un peu de générosité et de calme. Qu'elles soient effilées, étirées en hauteur, ramassées en boules, Dana parle souvent, à propos des formes de ses sculptures, de cosses, de graines, d'œuf, comme promesses de germination, d'ouverture. D'un renouveau. Trois boules de basalte, calcinées, d'où émerge juste un petit cube, racontent ainsi «un passé brûlé, un monde dur, réduit en cendres». Mais le titre, Le miel et les cendres (2005), esquisse aussi une abondance promise. Et Dana d'ajouter: «Le miel et les cendres, pour moi, c'est l'association possible d'une mémoire passée et d'une promesse.»

– Vous évoquez une durée. Ne se lit-elle pas dans les rides, dans la texture, dans les cannelures de certaines de vos surfaces?

– J'aimerais qu'on puisse imaginer que ces pièces n'ont pas été façonnées par quelqu'un. Qu'elles ont été usées par le temps qui aurait peu à peu marqué sa présence. Je me sens parfois plus archéologue que créateur. Et une pièce dont je serais content, pourrait simplement avoir été roulée par les flots, telles ces ridules de sable formées par les vagues.

– On retrouve cette intemporalité dans vos trois aiguilles de basalte, «Citadelles». Mais leur sommet, à peine taillé, suggère encore d'autres gradations.

– Beaucoup de mes pièces récentes répercutent une sorte de silence, où le moindre son a la possibilité de se faire entendre autant qu'une série de bruits. Et ce que ces pièces disent, au fond, c'est qu'il faut savoir se retenir pour que, dans cette fleur de silence, le mot qui va suivre résonne avec plus d'ampleur.

– Je vous ai vu toquer sur plusieurs de vos pierres et en tirer une musicalité insoupçonnée. Le silence de ces pierres est donc le contenant de beaucoup d'échos. Vous auriez plaisir à ce que les visiteurs découvrent ces sonorités?

– Bien sûr. Des pièces sont même faites pour être touchées. Certaines, les petites, sont montées sur des axes pour que les gens aient plaisir à les faire pivoter, à comprendre qu'un côté est différent de l'autre. C'est ça la magie de la sculpture. Il y a toujours plusieurs sculptures dans une. Puis au toucher, il y en a des rêches, des douces, avec des arêtes vives ou non. Et cette particularité des pièces qui vibrent malgré leur état minéral, cette surprise de la pierre qui chante, m'attire.

Yves Dana. Simon Studer Art (rue de la Muse 5, Genève). Je-ve 14-18h30, sa 11-17h. Jusqu'au 25 février. Yves Dana, participera, à un «Hommage à Chillida», au Guggenheim de Bilbao, du 8 avril au 30 juin.