Genre: Bande dessinée
Qui ? Pierre Wazem
Titre: Chère Louise,Lettres de Pierre Wazem à Louise Bonnet des Studios Lolos West (2003-2012)
Chez qui ? Atrabile, 160 p.

Tiens? Que devient Pierre Wazem? Aux dernières nouvelles, le dessinateur revenait de la planète Mars – mais en revient-on jamais? De retour à Carouge, Terre, il a entretenu une correspondance épistolaire richement illustrée avec Louise Bonnet, dessinatrice bêtement émigrée aux Etats-Unis, vaste contrée qui peut se targuer du grand canyon du Colorado et des geysers de Yellowstone, mais pas des Studios Lolos ni du café de l’Aigle d’or. Ces lettres, rédigées entre octobre 2003 et fin novembre 2012, sont désormais réunies en un recueil, Chère Louise , qui tient du journal intime, du carnet d’aventures graphiques, de la chronique des heures et des jours.

Les couleurs rehaussant Mars aller-retour sont évacuées au profit de ce noir et blanc qui sied au dénudement de l’âme. Au gré des saisons, le trait cursif passe de la plume fine aux déliés du pinceau, mais la décision assumée de ne «pas faire de l’art» résiste presque constamment. L’alibi de la fiction, autofiction, science-fiction, ratafiction, est désactivé, même si certaines rêveries nous emmènent du côté des plaines martiennes et de la cabane bringuebalante qui s’y dresse. L’épicentre de Chère Louise, ce sont les Studios Lolos, de Carouge. Ils abritent toujours Aloys. Voisin de bureau et alter ego, l’auteur de Quickette et Flupkette reste solidement implanté dans toutes les strates de l’imaginaire wazemien, avec son désordre créatif, son goût des bonnes bouffes et du bricolage. Par contre, Tim (Tom Tirabosco) et Fritz (Frederik Peeters) ont cédé leurs rôles à des personnages bien réels, des stars, comme les cinéastes Patricia Plattner et Georges Schwizgebel, la comédienne Claude-Inga Barbey ou le vrai Tom Tirabosco, mais aussi des sans-grade, des lecteurs, des graphistes qui partagent les locaux, tels Ivain, garanti «complètement fou» avec ses cheveux en bataille, ou le trio d’AMI-Graphic Design.

Pierre Wazem est un dessinateur exceptionnel. Il est aussi un grand scénariste, comme en témoigne son travail avec Tirabosco (La Fin du monde, Sous-sols) et Peeters (Koma). Chère Louise, renforce cette évidence: l’alchimiste Wazem transforme le plomb des jours en or narratif. Avec trois fois rien, une conversation entre collègues, une balade familiale, une soirée bien arrosée, il écrit quelques pages passionnantes de la comédie humaine. L’œil acéré, il épingle ses personnages, sans jamais s’épargner. Il avoue ses tocs, ses débordements de papa gâteau, son inclination à la paresse, ses phases dépressives, son alcoolisme. Dans son plus beau chapitre, il renonce au dernier rempart, celui de l’ironie, pour parler de son ami, le comédien François Berthet, détruit par l’alcool. Il évoque quelques souvenirs simples comme un moment d’été, une plage de bonheur arrachée aux noirceurs de l’existence, des conversations sur Malcolm Lowry, quelques dérives imbibées, les marques que la main gauche de François a laissées sur le mur de son appartement quand il trébuchait jusqu’à son lit, marques dérisoires survivant à l’homme de chair comme les traces ocre sur la paroi des cavernes, ou les traits d’encre sur la page blanche. Aucun jugement, juste des regrets éternels, la certitude tranquille du deuil qui ne guérit pas. Et une catastrophe: le café de l’Aigle d’or a fermé…

Au terme de ces 160 pages, on a un peu oublié Louise. La destinataire s’est effacée derrière Wazem. L’essentiel est qu’elle ait suscité ces stances du désenchantement et de la fraternité.

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