Architecture

Pierre-Alain Dupraz: «La Cité de la musique est notre aventure la plus importante»

L'architecte genevois, qui vient de remporter le concours de la Cité de la musique, aborde ce grand événement avec confiance et enthousiasme. Entretien à l’heure de la révélation de sa maquette

Le moment restera gravé dans toutes les mémoires. La conférence de presse qui a réuni ce mardi les autorités de la Ville et de l’Etat, les membres de la Fondation de la Cité de la musique de Genève et les lauréats de son concours d’architecture, avait des airs de fête. Un tel enthousiasme sur un projet porté par une fondation privée et encouragé par les pouvoirs publics n’est pas si fréquent. La maquette et les plans du dossier no 18, intitulé «Résonances» viennent enfin d’être révélés. Pierre-Alain Dupraz rayonne.

Pour ses cinquante ans, le lauréat ne pouvait rêver plus beau cadeau. Il n’a pas encore eu l’occasion de célébrer son demi-siècle depuis le mois de juin. Le temps lui a manqué ce dernier semestre, l’élaboration du projet l’ayant totalement absorbé.

Mais on imagine sans peine que l’architecte genevois au regard d’azur pourra bientôt faire une sacrée fête. Son projet, élaboré avec son équipe, a été élu à l’unanimité parmi dix-huit propositions internationales et suisses, au terme du concours anonyme sur invitation de la Fondation pour la Cité de musique.

Le bâtiment a fière allure, avec ses deux pointes opposées dominant à 42 mètres pour la plus haute, et sa façade blanche, rythmée et translucide, qui s’intègre majestueusement dans la parcelle des Feuillantines.

La Cité de la musique, vue par son architecte Pierre-Alain Dupraz, l'architecte genevois lauréat du concours, commente les vertiges et les défis d'un projet de cette envergure.

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Le Temps: Que représente cette aventure pour vous?

Pierre-Alain Dupraz: C'est certainement la plus importante et la plus exigeante que nous avons eu à réaliser. Réunir dans un seul geste les spécificités d’une haute école professionnelle de musique et d’une grande salle philharmonique pour l’OSR et les grands orchestres internationaux, dans un bâtiment qui soit emblématique pour Genève, cela représente évidemment un défi de taille.

Quelles contraintes particulières avez-vous dû prendre en compte?

Avant tout la forme et la situation du terrain, auxquelles nous avons dû adapter le bâtiment en fonction des impératifs de volume (environ 220 000 m3) et de surface (environ 37 000 m2 bruts). Comme il était primordial pour nous de préserver et valoriser l’environnement du parc adjacent, nous sommes partis sur une forme très allongée en comprimant au maximum la surface au sol.

Comment vous y êtes-vous pris?

En imbriquant deux bâtiments l’un dans l’autre de façon à créer à la fois une circulation commune et des espaces bien différenciés entre la HEM et les salles de concert. Il était aussi très important pour nous d’avoir deux orientations: une donnant sur le lac et le Mont-Blanc, l’autre sur le Jura. L’environnement et l’aspect identitaire nous tiennent en effet particulièrement à cœur.

On vous définit comme un architecte «topographe»…

Oui, c’est amusant. Disons que je suis très sensible à la fonctionnalité de nos réalisations et à leur implantation dans un territoire particulier. La beauté finit par s’inscrire naturellement dans les réalités d’un certain cadre, qui pour moi définit d’abord l’ouvrage. Je procède dans ce sens. Pas en imaginant d’abord une forme idéale, quels que soient le terrain ou la morphologie des lieux. Notre Cité appartient à Genève, et se situe dans le quartier de l’ONU.

Comment avez-vous imaginé la façade?

Dans la tension de deux éléments essentiels: l’air et la terre. La verticalité lyrique, tendue vers le ciel, pour l’élévation aérienne, la magie, l’exaltation de la musique. La forme ramassée, fortement ancrée dans le sol, pour l’appartenance à la ville et le côté machine à musique. Pour les matériaux extérieurs, le béton blanc et le verre laisseront transparaître des éléments dorés à l’intérieur, comme célébration de la lumière. L’ensemble est rythmé par de fines ouvertures verticales et de vastes baies vitrées selon les côtés, pour guider, ouvrir ou occulter le regard en fonction de la vue.

Quel rapport entretenez-vous avec la musique?

C’est une longue histoire qui remonte à l’enfance. Mon père était un musicien amateur éclairé, et ma mère est Viennoise. J’ai été sensibilisé tôt à la musique. Aujourd’hui, je suis marié à une pianiste et mes nombreux amis musiciens me maintiennent en contact étroit avec l’univers classique. Ma révélation date de 1995. C’était au Victoria Hall avec l’OSR, lors d’un concert enregistré qui apportait une tension supplémentaire. Au programme… Mahler. C’est drôle que le mandataire du projet de la Cité de la musique ait lui aussi eu une révélation avec ce compositeur. Son texte de présentation du concours m’a d’ailleurs beaucoup touché et inspiré.

Et l’architecture, c’est aussi une longue histoire?

Dès l’âge de 12 ans, je savais que c’était ce que je voulais faire. J’ai eu la chance d’entrer rapidement en apprentissage. A 15 ans je travaillais déjà dans des bureaux, ce qui a forgé une solide expérience et une réelle confiance. Pendant cinq ans, avec les cours du soir au Technicum et le bureau la journée, j’ai été complètement immergé dans cette passion à raison de soixante heures hebdomadaires de travail. Ça a été une formidable école de vie.

Que représente le fait de vous retrouver aujourd’hui en concurrence avec des stars de l’architecture?

Une grande stimulation et un honneur. Une énorme responsabilité aussi. Mon partenaire portugais, Gonçalo Byrne, fait partie des grands noms très connus. Nous savons que nous pouvons compter sur son expérience. Nous étions conscients d’être des outsiders, mais en même temps nous connaissons bien Genève et ses attentes, et arrivons bien à juger ce qui est bon ou pas.

En tant que bureau relativement «modeste», vous sentez-vous les épaules pour répondre à l’envergure du projet de la Cité?

Nous ne nous serions pas présentés si ce n’était pas le cas. Personnellement, cela fait très longtemps que j’en rêvais, ayant toujours trouvé qu’il manquait à Genève une salle de concert digne de son époque.

Comme?…

A l’origine, pour moi, la Philharmonie de Berlin. J’y suis allé lors d’un voyage d’étude à 22 ans et ça a été un choc. Je découvrais alors un rapport différent à l’orchestre, avec le public entourant la scène, dans une proximité et un échange magnifique. D’autres salles sont venues après, avec cette organisation «en vignoble» très chaleureuse et «enrobante». La plus récente, à Hambourg, est évidemment très inspirante visuellement. Je suis impatient d’aller écouter le rendu musical dans la salle.

Quels sont vos modèles?

Je suis né cent ans jour pour jour après Frank Lloyd Wright, le constructeur du Musée Guggenheim de New York représente un de mes grands modèles. Je me reconnais beaucoup en lui car il entretient un rapport étroit avec la nature et fut d’ailleurs reconnu comme un architecte «naturaliste». Il est une sorte de pionnier du développement durable. Walter Gropius ou Ludwig Mies van der Rohe font aussi partie des grandes figures qui m’inspirent, comme Fernand Pouillon, au destin si particulier. Sur le plan suisse, Le Corbusier reste évidemment la grande référence, et j’admire beaucoup l’œuvre de Marc-Joseph Saugey par exemple. Mais il y en a tant…

Vous inscrivez-vous dans cet héritage?

Je ne sais pas. Ce qui compte pour moi, c’est de m’inscrire dans une cohérence, d’offrir une plus-value, de proposer des choses qui aient du sens, qui soient bien intégrées et fonctionnelles. J’aime ma ville, où nous avons cinq grands projets magnifiques en cours (la passerelle de Sécheron, celle du Mont-Blanc en bonne voie, la victoire du Concours d’idées de la Rade, le projet du PAV avec de belles possibilités et la Cité de la musique). Pour moi, l’essentiel est de donner les meilleures réponses possibles aux questions posées et d’amener des solutions, qui feront si possible une grande majorité d’heureux.

Arriverez-vous à rester dans les limites du budget de 260 millions et le délai de 2022?

Tout a été pensé en fonction de ces éléments. Il reste encore beaucoup de détails à peaufiner sur le plan de la construction pour nous adapter au plus près à l’enveloppe mise à disposition. Au niveau des délais, ce sera évidemment très, très serré pour 2022. Mais si nous pouvons avancer le plus rapidement possible avec le commanditaire, je pense que nous pourrons y arriver…


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